Quand Hessel retrouvait le «zwickmühle»

liberationLibération. 6 Mars 2013. Par Sacha Goldman.

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Tête désespérée, Stéphane Hessel pousse un soupir : «Ah, ils vont recommencer.» Il est chez lui, attendant un philosophe allemand qui vient lui rendre visite. «J’étais à Genève avant-hier avec un spécialiste du monde financier qui m’expliquait comment, malgré le grand crash de 2008 et tous les efforts faits depuis par les gouvernants pour régulariser le système bancaire, rien ne va !» Après une pause, il dit, résigné : «Nous sommes dans le zwickmühle.»

Comme s’il était surpris lui-même par ce mot étrange venu du tréfonds de ses pensées, il le répète. Puis, songeur, il va prendre un minuscule dictionnaire franco-allemand et cherche le mot. Zwic… zwicken… Il cherche, sans trouver. Arrive le grand philosophe, maître à penser allemand. Il vient pour échanger sur ses propres préoccupations sur l’avenir du monde, partager ses inquiétudes.

Après de cordiales salutations, le philosophe s’assoit dans un fauteuil, face à Stéphane Hessel, toutes antennes dehors, attentif et prêt à écouter. Stéphane Hessel le regarde avec un air aussi sérieux que malin, et lui jette un soudain : «Zwickmühle» ! Au regard interloqué du philosophe, il ajoute : «Nous sommes dans le zwickmühle !»

Le terme l’aide, de toute évidence, à exprimer sa vision de ce dérèglement financier causé par une déperdition de l’ethos et de tout sens des responsabilités du monde bancaire. Ce terme a pris résonance pour Stéphane Hessel, sans qu’il puisse l’expliquer. Comme un enfant qui connaît le mot mais n’arrive pas à le maîtriser.

Il faut chercher ce mot dans l’Allemagne d’antan pour retrouver tout son sens métaphorique. C’est le philosophe qui expliquera le terme. Il s’agirait d’un jeu d’enfants, où l’on avance les pièces pour bloquer l’adversaire en le mettant dans une situation d’où il ne pourra plus bouger. Mais l’adversaire fait de même et il advient que les deux parties se trouvent bloquées, les deux perdantes. Au contraire de la relation win-win («gagnant-gagnant»), c’est une situation de perdant-perdant où la recherche de son propre bénéfice provoque la perte de chacun créant une impasse, un cul-de-sac. Un zwickmühle.

Tous comptes faits… ce mot n’était qu’une pierre angulaire perdue et enfuie dans la mémoire du petit Berliner Kind Stephan, l’enfant arraché à Berlin et à l’Allemagne pour qu’il devienne parisien, français et citoyen du monde. Un mot qui fait penser au mystérieux «Rosebud», la dernière parole de Citizen Kane.

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