Bâtir un “tiers espace” mondial, intellectuel et éthique

Transversales. numéro de Novembre-Décembre 2001. 

Depuis plusieurs mois, des hommes d’Etat et des intellectuels, réunis à l’invitation du président de la République de Slovénie, réfléchissent aux conséquences des mutations qui affectent nos sociétés. Les attentats du 11 septembre, en servant de révélateur, les ont confortés dans leur conviction qu’il y a urgence à répondre aux désordres du monde. En mettant au grand jour les interdépendances négatives à l’œuvre aujourd’hui, cette tragédie souligne la nécessité de construire une mondialisation “à visage humain”.

Du 1er au 3 octobre, une quinzaine d’intellectuels et politiques se sont réunis à Bled (Slovénie), à l’invitation du président de la République, Milan Kucan, pour tirer la sonnette d’alarme face aux défis majeurs auxquels est confrontée l’humanité. De nombreux Français (Stéphane Hessel, René Passet, Jacques Robin, Michel Rocard, Patrick Viveret…) participaient à cette rencontre, co- organisée par Transversales Science Culture et l’Académie des arts et des sciences slovène. Ils y ont côtoyé les présidents de la République de Slovénie (Milan Kucan) et de Croatie (Stjepan Mesic), Ambassadeur US William vanden Heuvel, l’allemand Wolfgang Sachs, les philosophes slovènes Jelica Sumic-Riha et Tine Hribar…

Tous ont dressé un même constat : la mondialisation “aveugle” va conduire l’humanité de crises en catastrophes si ne sont pas mis en place de solides garde- fous. Il s’agit de bâtir une gouvernance mondiale, reposant notamment sur deux piliers :

- un pilier démocratique pour donner un socle de légitimité aux indispensables régulations écologiques, économiques et sociales ;
- un pilier éthique, car la démocratie mondiale à construire ne peut se construire que sur un ethos reposant sur des valeurs partagées.

Cet éclairage de Transversales revient largement sur les enjeux de la rencontre de Bled et les contributions qui l’ont précédée. • Dans une interview réalisée deux jours après les attentats, Michel Rocard rappelle que “la première urgence est de prendre le temps de penser !”. Pour l’ancien Premier ministre, le rapprochement entre intellectuels et chercheurs constitue un puissant levier pour poser les bases d’une gouvernance démocratique mondiale.

  • Le politologue américain Benjamin Barber, dans deux notes (dont l’une antérieure de deux jours aux attentats), rappelle que “le désordre international que nous favorisons dans nos relations économiques est le même désordre international favorisé par les terroristes au service de leur objectif de destruction.” • Le président slovène, Milan Kucan, affirme que le plus grave danger qui menace la politique réside dans le pragmatisme, c’est-à-dire “la prise de décision à court terme, sans orientation claire et argumentée, sans volonté de savoir, d’analyser et d’évaluer les phénomènes, leurs conséquences et leurs conclusions”.
  • Jacques Robin rappelle que l’humanité est aujourd’hui confrontée à trois grands types de défis : les premiers ont trait à notre environnement planétaire ; les seconds relèvent des perspectives économiques ; les troisièmes – et peut-être les plus importants – se situent dans la crise des pensées et des mentalités.
  • Stéphane Hessel, ancien ambassadeur de France auprès des Nations unies, plaide en faveur de la création d’un collège mondial, éthique, intellectuel et scientifique, outil d’une alliance potentielle entre les organisations du système onusien et le mouvement civique mondial.
  • Enfin, en marge de la rencontre de Bled, Odile Verdure relate une autre initiative qui participe de cette recomposition, à la base, de la société civile mondiale ; la 4e Assemblée de l’Onu des Peuples, qui s’est tenue à Pérouse (Italie), du 11 au 14 octobre, a rassemblé des représentants de plus de 120 pays.
  • De Bled à Pérouse, une même idée s’impose : bâtir un “tiers-espace” entre des institutions intergouvernementales réformées (à commencer par le système onusien) et l’affirmation autonome des nouveaux acteurs civiques et sociaux (dont Porto Alegre constitue à ce jour l’expression la plus visible). Dans les mois qui viennent, Transversales entend consacrer une large part de ses efforts à contribuer à l’émergence de ce “tiers-espace”.

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