Pour un monde solidaire – Entretiens

Gazette de Monaco. n°409, Janvier-Février 2008.

Entretiens réalisés par Noëlle Bine-Muller, la Gazette de Monaco, n°409, janvier-février 2008.

Le Collegium International, qui s’est donné pour vocation de mener une réflexion sur les conséquences des mutations qui affectent notre monde, s’est réuni à Monaco, en présence du Prince Albert II, le 9 janvier dernier. Environnement, sécurité nucléaire, économie et finance, technologie et bioéthique, coexistence religieuse et culturelle, tous ces thèmes qui revêtent une urgence première feront l’objet d’un Livre Blanc. La première version sera lancée lors de la prochaine réunion plénière qui devrait avoir lieu à Monaco en 2008.

Le Collegium International éthique, politique et scientifique, propose de nouvelles méthodes de détection et de hiérarchisation des menaces qui pèsent sur le monde et les moyens à mettre en œuvre pour y faire face. Le Collegium exerce une fonction de veille dans l’anticipation des crises et se présente donc comme une force de proposition.

Entretien avec Stéphane Hessel, vice-président du collegium

- Pour quelles raisons le Collegium International a-t-il choisi de se réunir pour la deuxième fois à Monaco ?

Le Collegium est très désireux de renforcer et de pour-suivre ses relations avec Monaco. Parce que le Prince Albert II, dès sa prise de fonction, a manifesté sonprofond intérêt pour les problèmes éthiques. Or, si les urgences et les projets sont généralement analysés en termes pratiques, ce n’est pas ainsi que nous les envi-sageons. Nous les pensons plus largement comme desquestions qui doivent être traitées conformément auxvaleurs essentielles sur lesquelles sont fondées toutesles grandes civilisations. Le Collegium, appuyé par l’autorité du Prince Albert II, doit aller dans le sens dela rédaction de textes qui permettraient à la société mondiale de faire mieux face aux urgences les plus graves. Celles-ci concernent en premier l’environne-ment, avec les questions cruciales de l’eau et du climat.Mais la réflexion doit aussi se faire dans d’autres do-maines : l’énergie, le nucléaire, le dysfonctionnement de l’économie et le capitalisme financier. Il faut êtreaussi conscient que d’autres menaces ne manqueront pas de surgir. Qui sait si les biotechnologies ne vont paslimiter nos libertés individuelles ?

Dès le début de son règne, conscient de l’évolution dela donne planétaire, le Prince Albert s’est efforcé deréunir des hommes de pensée afin d’identifier aveceux les dangers qui menacent la planète. Le Collegium voudrait, avec lui, placer l’éthique au cœur de tout pro-jet et de tout développement. Soucis éthiques d’unepart, et urgences d’autre part : la clé de la réussite réside dans la conjonction de ces deux facteurs. Leur miseen lumière et leur étude permettront au Collegium ,appuyé, j’insiste, par Albert II, de faire des propositions et, on l’espère, d’y répondre.

- Vous représentez une force de proposition, par quel-les institutions souhaitez-vous être entendus. Quelle est la nature de vos premières propositions ?

Nous avons toujours été attentifs à l’Organisation des Nations unies. Kofi Annan était en contact directavec nous, partageait ce souci très fort de détecter les graves menaces, d’essayer d’y réfléchir afin d’ y faire face.

Nos premières propositions ont visé la notion d’interdépendance et de solidarité. Nous avons consta-té que les sociétés, les civilisations qui se partagentla terre, devaient mieux se connaître pour mieuxtravailler ensemble et ainsi constater l’interdépendance de données multiples. Interdépendance des grandes sociétés humaines qui ne peuvent plus ré-soudre un problème sans tenir compte des autres civilisations. Interdépendance aussi des domaines :car travailler sur l’économie sans travailler sur la science, travailler sur l’environnement sans tra-vailler sur le nucléaire, serait une erreur.

Nous devons travailler sur la complexité des sociétésmodernes, héritage pour nous de l’un de nos mem-bres les plus éminents : Edgar Morin, dont l’idée depolitique de civilisation** vient d’être reprise à samanière par le président de la République française.C’est exactement le type de problèmes sur lesquels nous avons déjà œuvré. Nous avons d’ailleurs éla-boré une déclaration universelle d’interdépendance devant amener les Nations unies à adopter un teltexte dans leur Assemblée générale, et veiller ainsi à ce que ces interdépendances constatées répon-dent des solidarités correspondantes. Nous sommes solidaires de ce qui se passe dans le monde.

- Est-ce que l’on peut parler de méthode ?

Oui. Notre méthode consiste à essayer d’avoir de l’influence mais de n’exercer aucun magistère. De l’influence, parce que nous sommes, par la nature même de notre Collegium, en contact avec les décideurs politiques, économiques, sociaux, les grandes entreprises économiques et syndicales. Nous avons donc les moyens de faire passer des messages. Ce qu’apporte le Collegium intéresse aujourd’hui les dirigeants de la planète.

Entretien avec Michel Rocard, co-président du Collegium

- Comment concilier régulation de l’énergie et des ma- tières premières et la dérégulation du monde ?

La dérégulation du monde emporte celle du secteur de l’énergie. Elle nous met dans une situation ex- trêmement dangereuse puisque nous ne savons pas comment faire face aux besoins d’énergie rapidement croissants, sans, pour le moment, augmenter la pro- duction d’effet de serre, le risque de réchauffement de l’atmosphère et la hausse du niveau des océans. Risques majeurs et terrifiants. Pour nous sortir de là, nous devons d’abord approfondir la recherche scienti- fique. Cela signifie la mise au point de techniques nou- velles avec, par exemple, les moyens de parvenir à un traitement efficace et accepté des déchets nucléaires. On saurait d’ailleurs le faire, dans le domaine de l’éner- gie nucléaire elle-même, à partir de neutrons rapides. Dans le principe, la demande de régulation de l’énergie va de pair avec la demande de régulation générale de l’économique et du financier, sur la planète. Le principe est rationnellement homogène. Toutefois la régulation des flux monétaires, des matières premières, du prix de l’énergie ne se fera naturellement pas selon les mêmes techniques.

- La découverte scientifique peut-elle suffire à com- penser les réserves d’énergie ?

En principe, oui. Mais, sur le plan de l’énergie, il y a un vrai blocage. En général, l’humanité a peur de l’énergie pourtant salvatrice que l’on connaît : le nucléaire. Elle en a peur, car elle ne sait pas quoi faire des déchets. Pour le moment on les garde en surface parce que personne n’accepte leur enfouissement à 800 m de profondeur. Ce qui paraît assez sûr, dès lors que l’on sait repérer les terres sismiques. Il reste une troisième hypothèse : celle de bombarder à coup de neutrons rapides, une invention que maîtrisent les Russes. La connaissance de ces tech- niques dans le monde n’est pas suffisante pour l’évoquer sans profondément heurter.

- D’une manière plus générale, est-ce que l’affaiblissement des puissances publiques, en terme financier et de légitimité, ne rend pas encore plus complexe l’issue des combats à mener ?… que ce soit dans le domaine de la préservation de l’écologie ou d’autres domaines, en prenant en compte ce phénomène d’interdépendance évoqué.

Il faut distinguer deux choses. La première, peut-être la plus grave -je veux dire au niveau mondial-, il n’existe pas de pouvoir politique. C’est vrai qu’il n’y a plus de pou- voir politique dans la plupart des continents, sauf en Europe. On ne peut toutefois pas prétendre que l’Union européenne, telle qu’elle est, soit vraiment un pouvoir de régulation déterminé. Elle l’est un peu en matière d’ordre économique et social, pas du tout dans les autres ordres. Mais en Asie, en Amérique latine, même Amérique du Nord et dans toute l’Afrique : il n’existe pas d’instrument de pouvoir là où il le faudrait. Mais là où se trouve le pouvoir politique, c’est-à-dire dans nos nations, ce pouvoir s’est affaibli parce que les affaires sont désormais devenues mondiales. Mais ça se joue aussi à des niveaux moindres. Nos villes sont aujourd’hui débordées par leurs banlieues. Et le problème qui se pose là est bien celui de l’agglomération.

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