L’interdépendance : la survie commune

liberationLibération. 23 Mai 2011. Par Peter Sloterdijk.

On peut considérer que l’être humain se compose de trois systèmes immunitaires superposés. Le premier est celui de l’immunologie «biologique», l’immunologie du corps, qui a bouleversé nos idées sur la santé du corps. Le deuxième est celui de «l’immunologie juridique et solidaire». Et le troisième, celui de «l’immunologie symbolique» : ce sont les mythologies, les religions et les grandes interprétations de notre être au monde.

Jusqu’à présent, il est évident que chaque communauté réelle, chaque peuple, chaque culture a développé son propre système immunitaire symbolique. Ce qui menait à cette situation paradoxale que pour assurer sa propre protection immunitaire il fallait nuire au système immunitaire des autres. Même le phénomène de la domination de l’homme par l’homme peut être réinterprété dans une terminologie politico-immunitaire. L’avantage immunitaire des uns incluait automatiquement le désavantage des autres.

Ce qui nous conduit tout droit à l’idée de la co-immunauté, de l’interdépendance. Le concept de co-immunauté implique l’impératif de la survie commune. Nous ne pouvons pas construire la survie des uns sur la disparition des autres, ce qui a été depuis le XVIIIe siècle l’inspiration de tous les discours racistes en Europe. Les penseurs des contre-Lumières ont bien vu que l’éthique universaliste entrait dans une situation critique et ont forgé la doctrine de l’égoïsme sacré des collectivités préférées. L’antiracisme officiel de nos discours politiques après la Seconde Guerre mondiale semble montrer que le message a été reçu.

Mais il faut se méfier, il existe toujours un racisme muet, l’idée que l’on peut mieux survivre en abandonnant les autres : pour la conscience quotidienne, les concepts ethniques et familialistes sont encore très présents. Nous n’avons pas encore compris qu’il faut survivre avec l’étranger. L’unité de survie est aujourd’hui la survie commune. De là le nouvel impératif catégorique. «Comporte-toi toujours de telle façon que la maxime de ton comportement reste compatible avec la croissance de l’improbabilité des formes de vie futures».

(1) La notion d’interdépendance a été clairement mise en avant par la Déclaration d’interdépendance du Collegium, qu’on peut consulter sur son site http://www.collegium-international.org

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