APPEL pour le Collegium International

New York, le 5 février 2002

Depuis l’année 2002, des hommes d’Etat et des intellectuels, réunis à l’invitation du président de la République de Slovénie, Milan Kucan, réfléchissent aux conséquences des mutations qui affectent notre monde et aux voies d’une transformation profonde des rapports entre les sociétés humaines à l’échelle de la planète. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001, en servant de révélateur, les ont confortés dans leur conviction qu’il y a urgence à répondre aux désordres du monde. En révélant les Interdépendances négatives à l’œuvre dans nos sociétés, cette tragédie souligne aussi la nécessité de renforcer les Interdépendances positives et d’en construire de nouvelles. La solution ne saurait venir de la seule riposte militaire. Car les trois grands défis – environnementaux, économiques et éthiques – qu’affronte aujourd’hui l’humanité, imposent un changement radical dans la conduite du monde. Dans cette perspective, la création d’un Collegium international apparaît comme un atout majeur.

Au-delà de l’émotion légitime, de la solidarité avec le peuple américain et de la condamnation que suscitent les attentats de New York et Washington, il est essentiel de considérer le terreau sur lequel a pu se développer un terrorisme à la fois meurtrier et suicidaire. Car celui-ci s’est en partie nourri des formes les plus contestables d’Interdépendance que l’Occident a lui-même mises en œuvre ou autorisées :

  • la remise en cause de toutes les formes de régulation et de contrôle dans le cadre de la mondialisation des échanges économiques ;
  • une conception profondément inégalitaire du développement mondial, génératrice de misère et d’humiliation ;
  • la priorité donnée en permanence aux logiques économiques et financières sur les impératifs écologiques, sociaux et humains.

Trois défis fondamentaux

Le caractère mondial de ces problèmes exige la mise en place d’une responsabilité elle-même mondialisée. Il nous faut à la fois préserver les aspects positifs d’une Interdépendance accrue entre les sociétés et chercher à en limiter les aspects les plus négatifs, à commencer par les menaces qui peuvent conduire l’humanité à créer les conditions de sa propre autodestruction, physique et morale. Trois grands défis – écologiques, économiques et éthiques – apparaissent ainsi liés aux dérèglements que connaît actuellement notre humanité.

1. Les menaces écologiques

Nous commençons à comprendre que notre Biosphère est fragile, que la planète-Terre peut devenir inhabitable à nous-mêmes, à nos enfants et aux générations à venir, si nous n’en prenons pas soin. Nous ne pouvons pas nous désintéresser du réchauffement du climat, du manque d’eau potable dont souffrent deux milliards d’êtres humains (et des menaces de pénurie qui pèsent sur cette ressource), de l’empoisonnement de nos sols, du pillage de la nature et du gaspillage des sources d’énergie… Nous ne pouvons ignorer les effets désastreux des catastrophes technologiques sur notre environnement. L’expansion de pandémies mortelles comme le sida doit aussi être prise en compte de toute urgence. Tous ces défis écologiques appellent des régulations et la construction d’un pacte mondial pour la préservation de notre environnement.

2. Les dérèglements économiques et financiers

Régulée par des lois démocratiques et des institutions civiques, la liberté économique peut contribuer à la prospérité et à la sécurité des peuples. Mais la sécurité ne peut exister durablement dans un monde dérégulé où, selon les chiffres officiels des Nations unies, la fortune cumulée de moins de trois cents personnes physiques est égale au revenu de deux milliards et demi d’humains. Un monde qui tolère les paradis fiscaux, l’anonymat des sociétés offshore et le blanchiment de l’argent “hors-les-lois” dont se nourrissent le terrorisme ou d’autres formes de criminalité n’est pas un monde sûr. Un monde où les impératifs de la valorisation financière guident l’avancée de la recherche, notamment dans les biotechnologies, n’est pas un monde sûr. La mondialisation sauvage que nous connaissons doit être remplacée par une mondialisation “à visage humain” et un projet de civilisation à l’échelle planétaire.

3. La crise du sens et de la pensée

L’humanité a rendez-vous avec elle-même parce qu’elle a acquis la capacité de s’autodétruire et qu’elle sait que sa biosphère est fragile. Les formidables avancées techniques et scientifiques que nous devons à son intelligence doivent être mises au service d’une qualité d’humanité renouvelée.Il s’agit d’opposer à la fascination de la violence et de l’intolérance ou à l’obsession matérialiste et à sa propre violence, une démocratie mondiale vivante, porteuse de justice, de sens et de responsabilité, et ouverte aux grandes traditions éthiques et spirituelles.

Le terrorisme qu’il faut combattre est un condensé de haine et de sens fermé. Seules des valeurs à l’intersection du sens ouvert, de la justice et de la démocratie, sont de taille à affronter cette formidable énergie noire. Ce combat peut s’appuyer sur les acquis les plus positifs des Interdépendances mondiales – telle l’émergence d’un droit international – mais aussi sur les apports des différentes approches spirituelles : leur point commun, dès lors qu’elles ne sont pas défigurées par la haine, l’intégrisme ou le matérialisme, a toujours été de considérer que la barbarie qui menace l’humanité n’est pas extérieure mais intérieure. Une transformation personnelle de nos comportements, éduqués à l’autonomie et à la complexité, doit donc accompagner la transformation sociale.

Une réponse civique et éthique

Pour apporter une réponse civique et éthique à ces défis, il nous semble nécessaire d’œuvrer aujourd’hui dans deux directions:

  • la première est celle de l’émergence d’une citoyenneté et, à terme, d’une démocratie mondiales, seules à même de donner aux régulations écologiques, sanitaires, sociales et économiques devenues indispensables, un socle de légitimité démocratique ;
  • la seconde est de fournir une qualité éthique dont ce projet démocratique manque aujourd’hui cruellement. La démocratie ne se réduit ni au principe électif ni même au pouvoir des peuples de s’autogouverner : les élections peuvent être utilisées par des dictateurs ; les peuples, livrés à leurs peurs ou leurs passions identitaires, peuvent basculer dans la guerre ou l’oppression contre d’autres êtres humains.

La démocratie mondiale doit donc être construite sur un ethos mondial reposant sur des valeurs partagées, parmi lesquelles:

  • l’inviolabilité de la vie humaine ;
  • le respect de la dignité humaine ;
  • la règle d’or de la réciprocité envers nos contemporains («Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent») et de la responsabilité envers les générations futures.

La construction d’une civilité mondiale a besoin, pour replacer la science, l’économie, la technologie au rang de moyens et non de fin, d’une exigence non soumise aux contraintes des intérêts, à l’obsession médiatique, à la pression du court terme. C’est pourquoi il paraît nécessaire aux signataires de ce texte, qui ont bénéficié pour leurs premiers travaux de l’accueil exceptionnel de la Slovénie et de la participation effective de son président de la République, de proposer la constitution d’un Collegium éthique international en charge d’une triple fonction :

  • de veille et d’alerte sur les principaux risques que court l’humanité ;
  • de discernement, en particulier éthique, quant à la nature de ces risques et à la qualité des moyens nécessaires pour y faire face sans que ceux-ci deviennent eux-mêmes contre-productifs ;
  • de conseil auprès des gouvernements et des institutions internationales (en tout premier lieu des Nations unies) afin d’éclairer leur processus de décision.

Un tel Collegium réunira dans une commune recherche en humanité des acteurs publics, des chercheurs et des créateurs, à l’écoute de la société civile (en particulier des ONG et des associations de citoyens actifs) et acceptant la rencontre difficile de la quête de vérité, de beauté ou de justice avec les exigences de toute responsabilité incarnée.

 


Signataires (fonction occupée lors de la signature) :

ARIAS SANCHEZ Oscar, Prix Nobel de la Paix, ancien Président du Costa Rica

ATLAN Henri, Biophysicien et philosophe, France

AXWORTHY Lloyd, Directeur et PDG, LIU Centre, Université de Columbia; Ancien Ministre des Affaires étrangères, Canada

BOLGER James, Ancien Premier ministre de Nouvelle Zélande

CARDOSO Fernando Henrique, Président du Brésil

CASTELLS Manuel, Sociologue, Espagne

DE LA MADRID Miguel, ancien Président du Mexique

DELMAS-MARTY Mireille, Professeur au Collège de France

DREIFUSS Ruth, Ancienne Présidente de la Confédération Suisse

DOYLE Michael W., Professeur de Relations Internationales, Columbia University, USA

DUPUY Jean-Pierre, Professeur de philosophie sociale et politique, France

EVANS Gareth, Président ICG, Ancien Ministre des Affaires étrangères, Australie

FRASER Malcolm, ancien Premier Ministre, Australie, Président, InterAction Council

GEREMEK Bronislaw, ancien Ministre des Affaires étrangères de Pologne

GIORGINI Pierre, Auteur et Président-Recteur de l'Université Catholique de Lille, France.

GOLDMAN Sacha, Secrétaire général du Collegium International, France

GUTTERRES Antonio, ancien Premier ministre du Portugal

HABERMAS Jürgen, Philosophe, Allemagne

HABIBIE Bacharuddin Jusuf, Ancien Président de l’Indonésie

HALPERIN Morton, Council on Foreign Relations, USA

S.A.R. HASSAN BIN TALLAL, Jordanie

HAVEL Vaclav, Président de la République tchèque

HESSEL Stéphane, Ambassadeur de France

HORN Gyula, Ancien Premier Ministre, Hongrie

HRIBAR Tine, Philosophe, Slovénie

KONARÉ Alpha Oumar, Président du Mali

KOUCHNER Bernard, Minister de la santé, France

KUCAN Milan, Président de la Slovénie

LAGOS Ricardo, Président du Chili

LE CARRÉ John, Ecrivain, GB

LEVITTE Jean-David, Ambassadeur de France auprès de l’ONU

LIFTON Robert J., Professeur, Université de Cambridge, Massachussetts, USA

LINDH Anna, Ministre des Affaires étrangères, Suède

MAGRIS Claudio, Écrivain, Italie

MAJALI Dr. Abdel Salam, Ancien Premier Ministre, Jordanie

MERI Lennart, ancien Président de l’Estonie

MERLANT Philippe, Directeur du magazine “Transversales”, France

MESIC Stjepan, Président de la Croatie

MIYAZAKI Isamu, Secrétaire général, InterAction Council

MIYET Bernard, Diplomate, ancien Secretaire général-adjoint des Nations-Unies, France

MORIN Edgar, Philosophe, France

MÜHEIM Franz, ancien Ambassadeur, ancien Président de la Croix Rouge Suisse

MULADI, S.H., ancien Ministre de la Justice, Indonésie

NORDMANN François, Diplomate, Confédération Suisse

OGATA Sadako, ancien Haut Commissaire du H.C.R., Japon

OULD ABDALLAH Ahmedou, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Afrique de l’Ouest, Ancien Ministre des Affaires étrangères de Mauritanie

PATTEN Christopher, Membre de la Commission Européenne, Relations extérieures, GB

PASSET René, Économiste, France

PETIT Philippe, Sous-secrétaire Général des Nations-Unies (WIPO), France

PINTASILGO Maria de Lourdes, Ancien Premier ministre du Portugal

PRIMAKOV Evgeny, Ancien Premier Ministre, Fédération de la Russie

RAMOS Fidel, ancien Président des Philippines

RAWLINGS Jerry, Ancien Président du Ghana

ROBIN Jacques, Philosophe, Fondateur de “Transversales”

ROBINSON Mary, ancienne Présidente de l’Irlande

ROCARD Michel, ancien Premier Ministre de la France,

Président de la Commission des affaires culturelles au Parlement européen

ROOSEVELT Anna Eleanor, Co-Présidente de l’Institut Eleanor

et Franklin-Roosevelt, USA

SACHS Wolfgang, Économiste, Président de Greenpeace, Allemagne

SAHNOUN Mohamad, Ambassadeur, Algérie

SCHMIDT Helmut, Ancien Chancelier de la République fédérale d’Allemagne

SEN Amartya, Économiste, Prix Nobel, Inde

SLOTERDIJK Peter, Philosophe, Allemagne

STIGLITZ Joseph, Economiste, Prix Nobel, Université de Columbia, USA

THAROOR Shashi, Diplomate et Ecrivain, Inde

TÜRK Danilo, Secrétaire-Général Assistant pour les Affaires Politiques, United Nations

VAN AGT Andreas, Ancien Premier Ministre des Pays-Bas

VANDEN HEUVEL William, Ambassadeur, Co-président de l’Institut Eleanor et Franklin-Roosevelt, USA

VASSILIOU George, Ancien Président de la République de Chypre

VIRILIO Paul, Philosophe, France

VIVERET Patrick, Économiste et philosophe, France

VON WEIZSÄCKER Richard, Ancien Président de la RF d’Allemagne

VRANITZKY Franz, ancien Chancelier, Autriche

WEISSBRODT David, Professeur de Droit à l’Université, USA

YANG Huanming, Directeur, Institute du Génome Humain, Beijing, Chine