Comment répondre aux problèmes ( ou aux défis) du siècle de l'information ?

morin portraitEdgar Morin

10 Decembre 2003

 

SOMMET MONDIAL DE LA SOCIETE DE L’INFORMATION PHASE 1: GENEVE, 10 DECEMBRE 2003

COMMENT REPONDRE AUX PROBLEMES ( OU AUX DEFIS) DU SIECLE DE L'INFORMATION ?

Le terme d’information, très largement polysémique nécessite pour se comprendre d’évoquer la triade « information-communication-cognition » (ou computation lorsqu’il y a traitement par ordinateur) car le terme isolé est vide de sens. Cette absence de « sens », cette indépendance par rapport à un quelconque « contenu » est bien établie dans la fameuse « théorie mathématique de la communication » développée par Shannon et Waever en 1949 pour résoudre des problèmes de transmission d’informations. L’information y est définie par la « mesure statistique de sa rareté » ou de son improbabilité, sans préjuger du sens qui peut lui être attaché ; à cet égard, l’annonce de la destruction des « Twin Towers » est une information majeure du fait de l’improbabilité de l’évènement. Pour assurer les conditions de sa communication, cette conception de l’information débouche sur les notions de source, d’émetteur, de récepteur, de signal transmis, de bruit…, ouvrant ainsi la voie aux développements spectaculaires des télécommunications !

Rien dans cette conception technologique de l’information n’évoque la vision d’une société émergeante. Pour cela, il faut lui adjoindre le cadre de référence sans lequel une information est un signal ininterprétable, assimilable à un bruit. Et c’est bien là les limites de la Déclaration de principes adoptée par le SMSI, d’occulter le débat qui met la technologie au service de l’intelligence et transforme l’information en connaissance.

En effet, pour qu’une information prenne son sens, elle doit entrer dans une connaissance partagée de part et d’autre, de l’émetteur au receveur et vice-versa, de sorte qu’en absence d’un registre commun, d’un code commun, ces informations seront dépourvues de signification et seront noyées dans le bruit. D’où le rôle central des aspects cognitifs dans la triade « information-communication-cognition » ce qui revient à organiser l’information, par son association et dissociation dans un tout cohérent, par son introduction dans des «système» (de connaissances).

Dès lors, le devenir d’une « Société de l’Information » repose sur sa capacité à apprécier les connaissances pertinentes dans un univers de connaissances séparées, dans un univers où l’objet isolé de son contexte prend un sens tout à fait insuffisant. C’est pour cela qu’il faut promouvoir la notion de« connaissance pertinente », celle qui introduit les informations dans le contexte adapté, et ici dans un contexte planétaire et global en recherchant les relations qui transforment information en connaissance. Car aujourd’hui, nous en sommes encore à une société de connaissances séparées et il a urgence à développer une pédagogie de la connaissance pertinente et à enseigner les modalités de sa réalisation; car en cela, la technologie ne saurait être d’aucune aide.

L’autre réflexion que suggère le développement des moyens de communication concerne la « compréhension » que cette communication, avec la multiplication des réseaux, favorise (en assurant la transmission des connaissances) sans toutefois la produire automatiquement. En effet, la compréhension humaine, c’est-à-dire la connaissance de l’individu au sein de la société-monde, ne peut se réduire à des connaissances objectives, à des explications, à des données mesurées et mesurables, elle nécessite une relation d’ouverture et de partage. La compréhension soulève le problème de la diversité culturelle dans un monde globalisé ce qui ne signifie pas un monde homogénéisé, mais un monde dans lequel nous sommes confrontés de plus en plus aux différences et dans lequel nous pouvons percevoir l’autre, différent de nous-mêmes, l’autre en tant qu’individu, comme ressortissant d’un autre système de connaissances, d’une autre culture.

Le système actuel a pris place grâce au développement du téléphone portable et de tous types de réseaux dont Internet, et cet essor technologique est indissociable du phénomène de globalisation : sans ces réseaux point de globalisation ! Au point qu’aujourd’hui ceux-ci constituent une partie intégrante d’un processus historique unique dans l’histoire de l’humanité et par lequel tout individu est potentiellement accessible, quelle que soit sa localisation, pour produire et partager des connaissances. Le système planétaire qui en résulte s’apparente à un gigantesque système neuro-cérébral, semi artificiel, qui combine machines et humains. En poussant l’analogie encore plus loin, tout ordinateur, tel un neurone cérébral, est une structure hologrammatique, à la façon dont il contient presque toute l’information de ce qui est représenté. En effet, l’ordinateur contient potentiellement, virtuellement, toute l’information d’Internet.

Ce constat nous fait entrevoir que non seulement la partie est dans le tout, mais que le tout se trouve virtuellement dans la partie, constituant un réseau en permanente expansion que chaque élément nouveau transforme et enrichit ; système de réseaux qui s’auto-reproduit, ouvert sur l’extérieur en boucles récursives. Les échanges entre différents internautes, différents interlocuteurs actionnent différents modes de pensée dans différentes cultures ou organisations sociales. Ces infrastructures posent les bases d’une société de la connaissance pourvu qu’informations et échanges s’accordent dans une dialogique qui réalise l'association d'instances à la fois complémentaires et antagonistes, c’est-à-dire qui contextualise les faits dans une logique de complémentarités, voire d’antagonismes. Cette dialogique apparaît tel le fil de chaîne d’une démocratie planétaire dont les nombreux réseaux de communication tisseraient la trame.

Les optimistes considèreront que cette conscience planétaire est déjà formée puisque les outils de son développement existent, la seule présence d’Internet témoignant de cet état de fait. D’autres, plus réalistes, constateront son existence potentielle, sa volonté mais aussi ses difficultés à émerger entre des facteurs de chaos, de malheur, d’incompréhension, de malentendus existants et aggravés par la globalisation elle-même et les facilités d’échanges.

En effet, comme toutes les avancées technologiques qui les ont précédées, les nouvelles infrastructures d’information et de communication sont extrêmement polyvalentes tant d’un point de vue négatifs (pornographie, terrorisme…) que positifs (échanges de savoirs et savoir-faire) et leur régulation appelle non seulement toute notre vigilance mais aussi toues nos interventions ferventes ; en particulier, pour veiller au maintien de la liberté dont jouissent ces échanges (et que d’aucuns peuvent trouver dangereux par certains de leurs côtés pervers bien identifiés). Toutefois, cette liberté doit apparaître comme un bien fondamental à préserver sauf à introduire certains éléments de régulation.

De pair avec la liberté, la gratuité des échanges doit être assurée et encouragée. On comprend bien que des intérêts puissants veillent à monnayer chaque téléchargement mais le maintien de cette gratuité est essentielle au monde nouveau que l’on souhaite voir émerger. En effet, cette société-monde qui émerge doit se bâtir sur des biens cognitifs communs. Tout comme l’eau est appelée à constituer un bien commun, comme le furent certains vestiges culturels versés au patrimoine mondial, des formes non monétaires d’échanges et de valeurs constituent des formes très concrètes de relations pour la ré-humanisation de notre civilisation. 

Annexe de contextualisation.

Prémices de la nouvelle gouvernance des infrastructures planétaires d’une société-monde, la première phase du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) s’est tenue à Genève sous l’égide de l’ONU avec 135 pays représentés et 65 chefs d’états. Amorcé en 1998 à l’initiative de l’Union Internationale des Télécommunications des Nations Unies (UIT), le SMSI a adopté une Déclaration de Principes qui proclame la volonté des représentants des peuples du monde à développer une société de l’information dans laquelle chacun aura la possibilité de créer, d’obtenir, d’utiliser et de partager l’information et le savoir. Cette déclaration s’appuie sur une série de principes clés qui mentionnent, dans l’ordre, la promotion des technologies de l’information et de la communication (TIC) au service du développement, le développement des infrastructures nécessaires et de leur accessibilité, les aspects de propriété intellectuelle et de cybersécurité, le choix des domaines d’application prioritaires (santé, éducation, emploi, etc.), la préservation de la diversité culturelle et de la liberté d’expression (média), le respect des principes fondamentaux (liberté, égalité, solidarité, etc.) et, enfin, le renforcement de coopérations régionales, nationales et internationales. Le dernier alinéa (67) évoque enfin l’objectif ultime d’une société de l’information basée sur une connaissance partagée en proclamant que ces « mesures ouvriront la voie au développement futur d’une vraie société de la connaissance ».

Parallèlement, un Plan d’action traduit cette conception commune et les principes associés en mesures concrètes qui traitent des infrastructures physiques et de leurs partenariats opérationnels public-privé (PPP), jusqu’à l’intégration des TIC dans les programmes d’enseignement scolaire en encourageant l’élaboration de contenus dans les secteurs de la santé, éducation, environnement, etc.

Débat tripartite associant représentants des états, de la société civile et du secteur concurrentiel, ce premier sommet constitue un événement historique dans l’émergence d’une société-monde à partir du développement d’une infrastructure planétaire. Toutefois, ce débat d’un nouveau genre est susceptible de pécher par ce qui en fait l’originalité : le rôle inédit accordé aux entreprises, et notamment celui de l’UIT qui assure le pilotage du sommet. Sans doute faut-il y voir les raisons du tropisme technologique dont témoigne le vocable de « société de l’information ». La deuxième phase du Sommet se déroulera à Tunis en 2005. Dans cette perspective, une réunion préparatoire se tiendra dans la première moitié de 2004 pour examiner les questions à traiter au Sommet de Tunis avec l’élaboration de documents politiques et opérationnels sur le renforcement d’une société de l’information et le suivi de sa mise en place, notamment, au travers d’opérations thématiques lancées lors de la première phase du SMSI. C’est dans ce contexte qu’a été annoncé le projet de création d’une fondation dédiée au partage des savoirs (éducation, formation, apprentissage, etc.) et dont les missions se fondent sur les principes d’une société de la connaissance dans l’esprit de la Déclaration du Millénaire des Nations Unies.

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