A la veille d'une nouvelle ère globale

rocard portraitMichel Rocard

Collegium International au World Leader’s Summit, San Francisco, 24 Juin 2005

 

Comme il est habituel dans l’histoire humaine, une foule immense d’individus vivent dans la pauvreté et la crainte. L’augmentation vertigineuse du nombre des hommes, l’accélération stupéfiante des vitesses de transports des produits, des services, des personnes, des informations et des idées, et l’ouverture croissante, aux seules exceptions près de la Corée du Nord et de Cuba, de toutes nos nations à toutes les autres, donnent en ce début du XXIème siècle à nos angoisses et à nos souffrances une dimension inconnue jusqu’ici, et qui fait peur.

Pourtant le monde n’a jamais été aussi riche. Il n’a jamais non plus détenu autant de capacité, par les outils comme par la puissance, de produire de l’alimentation et du bien être, de guérir malades et handicapés, et de préserver ses ressources comme son environnement.

D’où vient alors cette impression de fin du monde, qui nous laisse croire que la montée de la violence est irrépressible, que nous allons tout droit vers le choc des civilisations avec le terrorisme comme forme dominante de cette guerre, que le tiers de l’humanité, deux milliards d’homme, vit sans espoir de s’en sortir, dans la malnutrition, l’absence d’accès à l’eau potable comme à l’éducation, et la pauvreté, et qu’enfin les arrières petits enfants de nos arrières petits enfants disparaîtront comme toute autre forme de vie quand l’effet de serre aura transformé la planète en poêle à frire.

Je le répète car il faut le marteler : tout cela représente une aggravation des souffrances multimillénaires de l’humanité, mais tout cela est dorénavant, et c’est nouveau, à la portée des formidables moyens intellectuels et techniques dont l’humanité dispose enfin, pour la première fois dans son histoire.

Il faut être plus précis car il faudra convaincre. L’entreprise inouïe qui consiste en ce début du XXIème siècle à préserver l’humanité de ses penchants dominateurs, guerriers et suicidaires, à préserver par-là la planète et la vie, cette entreprise dont l’instrument majeur est la refonte de l’organisation socio politique du monde à partir de ce premier élément prometteur que sont les Nations Unies, cette entreprise prométhéenne voulue par Kofi Annan – quel symbole que de voir le plus pauvre, le plus martyrisé et le plus oublié de nos continents fournir aux Nations Unies l’un des plus respectés et des plus créatifs de leurs Secrétaires Généraux – bref, cette entreprise essentielle parce que clé de notre avenir s’appuie sur des chances réelles. Ces chances tiennent aux moyens que l’humanité a su se donner. C’est là qu’il est nécessaire de détailler quelque peu. Dans son art de survivre et de se perpétuer, l’humanité aura successivement utilisé les trois composants de l’univers, la matière, l’énergie puis l’information.

De l’origine des temps jusqu’à l’invention de la machine à vapeur, nos ancêtres ont vécu de la matière et par la matière. Ce sont naturellement les extraordinaires vertus proliférantes et reproductives de la matière vivante, que très tôt nos ancêtres ont appris à encourager, donc à cultiver. Dans cet univers là, la vie pouvait perdurer sous la condition que les équilibres ne changent que très, très lentement. Et partout où les conditions naturelles étaient relativement favorables, l’inventivité naturelle des hommes leur permit d’imaginer des techniques qui, dans l’ordre de l’irrigation, de l’agriculture, de l’élevage, du transport maritime ou de l’habillement, assurèrent un bien être primitif suffisant à dégager, dans le constant combat pour la survie, du temps libre en quantité significative.

Telle est la condition de l’émergence de l’art, de la pensée et de la culture. La Chine, l’Egypte ancienne, Aztèques et Incas, Hindous et Khmers, et bien d’autres ont parcouru ce chemin. C’est en Europe de l’Ouest que la pensée humaine a accompli les découvertes les plus marquantes sur la nature et les forces qui l’animent.

Avec la machine à vapeur puis l’électricité, l’humanité est entrée dans l’ère de l’énergie. Le résultat fut foudroyant. En deux siècles et demi les habitants d’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et du Japon ont vu multiplier leur niveau de vie par un facteur cent ou à peu près. Torrentielle, sur une longue période, cette croissance assura le développement de notre civilisation, mais se fit dans des conditions dangereusement inégalitaires, en prélevant sans mesure dans les ressources pourtant limitées de la planète, et en prenant le risque de polluer chimiquement notre milieu naturel. Cette phase de croissance à l’apogée de laquelle nous sommes aujourd’hui, a produit les plus fabuleux résultats dans les domaines de l’art, de la culture, de la pensée, et aussi de la technique. Le nombre de chercheurs scientifiques vivant aujourd’hui dépasse de très loin le nombre de tous ceux qui ont vécu dans toutes les générations précédentes cumulées. Ce constant approfondissement de la pensée des hommes sur leur univers, accompagné d’un foisonnement technologique inouï nous fait pressentir que nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle.

Déjà l’énergie nucléaire, sous sa forme pacifique comme guerrière, nous avait fait découvrir que la maîtrise de certains secrets de la nature pouvait décupler, voire centupler, la puissance des hommes aussi bien pour dominer et s’entretuer que pour proliférer et vivre mieux. Des évolutions de cette magnitude sont en cours dans les sciences et les techniques du vivant, dans celles de l’ultra miniaturisation – on parle des nano sciences, dont les risques sont largement aussi forts que les chances qu’elles recèlent – et dans celles de l’information.

La découverte que l’information est une des composantes de l’univers, qu’elle est au cœur de la relation entre la matière et l’énergie, qu’elle est sans doute l’origine de ce tropisme auto organisateur de la matière, tant inerte que vivante, sans lequel l’univers ne serait pas ce qu’il est, ouvre aujourd’hui devant l’humanité les perspectives les plus innovantes, au sens originel du mot les plus révolutionnaires qu’elle ait jamais connues. Non seulement l’usage intensif de l’information et son traitement améliorent intensément l’économie de matières et d’énergie et la productivité dans l’art de tirer des ressources de la nature de quoi assurer l’existence humaine, mais encore l’information est elle-même la source de toute création d’art et de valeur dans l’immense domaine de l’immatériel que le génie des hommes a récemment ouvert à leur activité, tant esthétique ou ludique que marchande. Un bien vendu ou donné à autrui est un bien que l’on a perdu. Une information donnée ou vendue n’est pas pour autant perdue par son détenteur. L’univers de l’information comme agent économique ne connaît pas la rareté. Peut-il y avoir perspective plus inouïe dans l’aventure de l’humanité que celle de la disparition de la rareté ?

C’est au moment de son histoire, un gros demi siècle après Hiroshima et en plein déferlement terroriste, où l’humanité a le plus profondément conscience de sa fragilité et de la menace vitale que sa barbarie interne fait peser sur elle, qu’elle se découvre porteuse de ces virtualités insoupçonnées. Répétons le, nous ne le ferons jamais assez, les mesures à prendre pour porter remède aux souffrances et aux maux actuels de la planète sont à la portée des moyens dont les hommes ont su se doter. Encore faut-il les mettre en œuvre. C’est ce à quoi la créature humaine s’échine avec bien des difficultés.

Jean-Jacques Rousseau a tort. L’homme n’est pas bon par nature. Livré à lui-même il est cupide, violent, dominateur. L’immense patrimoine de l’histoire humaine démontre partout, sans aucune exception, que les hommes n’ont trouvé de protection contre la violence qui leur est naturelle, et de la limitation des inégalités qui aggravent dans la distribution des revenus et des chances celles de leurs talents, que dans des institutions vigoureuses. On sait depuis Hammourabi que la civilisation c’est le droit, et on sait depuis aussi longtemps que le droit n’est rien sans la force à son service pour le faire respecter.

Cette cristallisation quelque peu miraculeuse entre une population, une façon d’être ou un art de vivre, un pouvoir reconnu légitime et une force collective organisée, n’a évidemment pas pu commencer à la face de la planète tout entière. La proximité était nécessaire à l’émergence : cela a commencé par la ville. Il y eut d’autres formes : ethnies nomades transportant leurs coutumes et leurs règles, ou empires. Mais c’est, tardivement, l’Etat Nation qui fournit la plus forte expression de cette rencontre nécessaire entre le droit, la force organisée qui le garantit, l’identité, qui tous les deux les encadre, les détermine et les fonde, et la légitimité qui enracine le tout dans la conscience et la volonté d’un peuple.

Depuis l’invention du capitalisme, c’est à dire depuis notre entrée dans l’ère de l’énergie, c’est clairement l’Etat Nation, plus dense et plus homogène que tous empires connus qui a assuré la paix civile interne, le règne du droit et dans une certaine mesure l’épanouissement des forces productives. Cela s’est fait de manière très inégale, une intense compétition s’est créée entre états nations, vers plus de richesses, vers plus de puissance, et aussi vers plus de droit et de respect du droit. Nous avons appris aujourd’hui que là où l’Etat disparaît, la violence devient innommable, la Somalie, la Sierra Leone ou Haïti sont là pour nous le rappeler.

Surtout l’Etat Nation est la forme d’organisation sociale qui a su montrer assez de densité et d’homogénéité pour non seulement faire face à la rapidité du changement technique et social, mais justement faire de cette maîtrise du changement l’un des fondements de sa puissance comme de sa légitimité.

Une question peut se poser, d’un intérêt pratique nul aujourd’hui, mais d’un intérêt conceptuel immense dans ce moment d’interrogation sur l’organisation publique du monde. Avant d’entrer vers la fin du XVIIIème siècle dans l’ère de l’énergie, l’humanité avait déjà quelques centaines de milliers d’années derrière elle. C’est seulement dans les six mille dernières de ces années qu’émergent la sédentarisation, l’agriculture, les concepts de règle et de droit, ainsi que des formes d’organisation sociale élaborées. Mais on guerroie beaucoup. Tout chef, prince ou roi est facteur d’ordre sur son domaine mais il a une propension irrépressible à agresser le voisin.

La réponse positive de l’humanité à cette pulsion belliqueuse qui l’anime toujours et partout a pris la forme de grands empires – Cyrus, Darius, Alexandre, la Chine, la Haute Egypte, les aztèques, les Incas, les empires zoulous, du Bénin ou du Ghana sont autant d’exemples de cette consolidation (hélas temporaire mais parfois sur bien des siècles) de la paix par l’acceptation d’un ordre collectif peu dense où un empereur et une aristocratie tiraient le caractère somptuaire de leur existence et leur seule légitimité de leur rôle dans l’empêchement de la guerre. Dans les meilleurs de ces cas, Cyrus de Perse par exemple, l’empereur respectait non seulement les langues mais les religions de ses sujets. Cela s’est fait partout dans le monde, partout sauf en Europe.

Sur ce continent une petite dizaine de communautés linguistiques ont en fait réussi, sur deux millénaires à empêcher la pérennisation de grands empires et à organiser leur confrontation de manière à interdire la domination de l’une d’entre-elles. Les empires de Charlemagne, de Charles Quint, de Napoléon sont morts. En revanche l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, l’Autriche, la France, l’Angleterre, la Russie se sont formées en états nations comme l’ont fait plus tard et plus difficilement l’Italie, l’Allemagne et la Pologne.
Sur vingt siècles l’Europe fut un fabuleux pourvoyeur de guerres. Semble-t-il beaucoup plus qu’ailleurs. Or c’est là dans ce cadre institutionnel et historique précis, que l’on a inventé et mis en œuvre les techniques qui allaient permettre à l’humanité d’entrer dans l’ère de l’énergie. Guerres intra européennes et compétition de toutes nos nations en matière d’esclavage et de colonialisme viennent de là.

Que se serait-il passé si ce formidable saut technique avait pu se produire dans un empire pacifié et pacifique ? La Haute Egypte, la Chine Impériale, ou l’Empire romain auraient pu poursuivre jusque là leur évolution intellectuelle et technologique. La paix comme l’organisation des Nations Unies nous aurait été données par l’héritage de l’histoire. Bref la guerre n’est pas fatale, et il y a une malédiction belliqueuse de l’Europe qui a largement contribué à donner à nos états nations et à répandre sur les autres continents ces caractères de l’état nation d’aujourd’hui, la dominante territoriale et militaire, le caractère absolu de la souveraineté, la revendication du prestige au point de disqualifier dans la relation avec les voisins le concept même de compromis, et de manière permanente la défense prioritaire des intérêts économiques financier ou territoriaux de l’état par rapport à tout principe ou règle d’intérêt général et même souvent par rapport à tout traité international précédemment signé.

Nous en sommes là au début du XXIème siècle : l’Etat Nation est le fondement indiscuté de l’organisation de la planète. C’est dans son cadre et par son ouvrage qu’ont été effectués les fantastiques progrès de développement économique et de civilisation que nous avons connus depuis deux siècles.
C’est dans son cadre encore que s’expriment la souveraineté des peuples démocratiques comme l’autonomie de l’action internationale de toutes nos nations. Et lui seul est porteur de la légitimité de représentation de chaque peuple auprès de tous les autres comme de celle d’exercer chez lui la fonction de gouvernement. Mais cette confrontation de souverainetés égales en droit ne permet pas de mettre en place une régulation mondiale et moins encore une police mondiale de prévention des guerres et du crime dont le besoin est aujourd’hui évident.

Ainsi la Société des Nations, créée en 1919, qui fut le premier consortium international de nations en vue de préserver la paix, affaiblie par l’absence des Etats Unis et par la force des conflits de souveraineté, fut impuissante à empêcher la deuxième guerre mondiale. Ainsi l’organisation des Nation Unies, bien que capable de voter à la majorité en Assemblée Générale certaines résolutions contraignantes demeure largement paralysée par les contradictions d’intérêt et de vision entre les cinq puissances actuellement membres permanents du Conseil de sécurité et détentrices à ce titre du droit de veto sur toute décision collective.

Les Nations Unies sont paralysées aussi par la faiblesse insigne de leurs moyens. Ainsi piétinent dans l’impuissance des grands programmes mondiaux nécessaires, souvent réalistes et à coût raisonnable, pour

  • contrôler les armements et éradiquer les armes de destruction massive,
  • éliminer les mines terrestres,
  • prévenir les risque de changement climatique,
  • assurer l’accès de tous les hommes à l’eau potable,
  • diminuer la pauvreté,
  • préserver l’environnement et la diversité biologique,
  • assurer la paix dans les régions en crise,
  • promouvoir le développement des pays du Sud,
  • assurer la stabilité des cours des monnaies et des prix des matières premières.

C’est cette impuissance à légiférer en commun qui empêche l’humanité de profiter des chances que lui donnent les fabuleux nouveaux outils dont elle s’est dotée, et qui ouvre la voie à cette inquiétude générale à ces peurs, et à l’aggravation de ces menaces que j’évoquais à l’instant.

Le fait que les aléas militaires et économiques de la deuxième moitié du XXème siècle n’aient laissé subsister qu’une seule grande puissance à l’échelle mondiale, les Etats Unis, confère à ceux-ci d’immenses responsabilités mais ne suffit pas à remplir cette indispensable fonction de régulation mondiale.
Les difficultés rencontrées en Irak, largement prévisibles, montrent bien les limites de l’intervention d’une seule nation. Le problème que pose l’Iran au monde parcequ’il veut s’armer nucléairement est encore plus clair : il n’est pas soluble par la force d’une seule nation, il ne peut l’être que par la pression organisée de toutes les nations du monde entier. Et aucun des grands programmes cités à l’instant ne peut être mis en œuvre par une seule nation, fut-elle de très loin la plus forte.

C’est pour résoudre ce problème et traiter cette contradiction que le Secrétaire Général des Nations Unies a proposé, dans son discours du millénaire, d’entreprendre la réforme de l’organisation. Il faut le soutenir, nous sommes là pour cela et entendons le faire vigoureusement.

Le Collegium International Ethique et Politique et Scientifique, que je copréside avec mon ami Milan Kucan, ancien Président de Slovénie, voudrait apporter une pierre de plus à cet édifice. Réformer les Nations Unies est nécessaire mais restera insuffisant aussi longtemps que sera considéré comme légitime le respect absolu des souverainetés nationales et le droit de chaque nation de refuser les exigence de l’évidente solidarité mondiale.

Par l’ouverture générale de la terre entière au commerce et au mouvements de capitaux, par l’omniprésence d’un immense système interconnecté d’information et de communication, par l’absence de toute frontière canalisant le pollution, le terrorisme ou le crime, nous sommes tous interdépendants. Seule la prise de conscience, culturelle et profonde, de cette interdépendance, peut amener les peuples du monde à la lucidité indispensable pour faire accepter à leurs gouvernants les restrictions de souveraineté nécessaires à une meilleure régulation de la planète et par là à une lutte efficace contre les multiples menaces qui la frappent.

Par un long labeur et avec le conseil de beaucoup de plumes autorisées, en partant d’une esquisse de Mireille Delmas Marty, nous avons établi un projet de Déclaration d’Interdépendance qui pourrait être le cadre de référence de tous ces travaux de réforme. Son éventuelle adoption par l’Assemblée Générale marquerait l’ouverture d’une ère nouvelle dans les relations internationales, celle de la responsabilité collective partagée.

Le texte est bref, il ne manque pas de panache. Permettez-moi pour terminer cette intervention de vous en donner lecture : il est la meilleure réponse possible au sujet qui m’a été imparti pour ce propos.

(Lecture de la Déclaration d’Interdépendance du Collegium International…)

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