Les fondements bioéconomiques d’une gouvernance mondiale

passet portaitRené Passet

2009

 

Comme les civilisations, les paradigmes sont mortels. Et la rupture contemporaine, que nous qualifions de « crise », représente en fait la faillite d’un mode de régulation. Nous avons vu l’orthodoxie néoclassique se briser contre la crise de 1929. A partir des années 1970, après trente années de prospérité, l’économie keynésienne qui lui avait succédé – confrontée à la stagflation – révélait, à son tour, ses limites. Aujourd’hui, avec la crise des subprimes, le système néolibéral, victime de ses contradictions internes, se fracasse sur l’une des nombreuses bulles financières qu’il n’a cessé de déclencher lui-même au fil du temps. Il n’a cependant pas fini de nuire, car ainsi que le déclare Thomas Kuhn, « une fois qu’elle a pris rang de paradigme, une théorie scientifique ne sera déclarée sans valeur que si une théorie concurrente est prête à prendre sa place[1] ». La relève ne s’annonce pas à l’horizon.

Tout paradigme a pour objet de rendre compte du monde réel dans lequel il se développe. Or, depuis les années trente, les données du jeu économique ont considérablement évolué : avec le développement de l’informationnel, le monde apparaît comme « une unité vécue en temps réel[2] » et de nombreux problèmes, dépassant le cadre des égoïsmes nationaux se posent directement au niveau de la planète ; les limites de la capacité de charge de la biosphère ont été largement franchies ; enfin l’économie, fondée sur une logique de lutte contre la rareté, découvre aujourd’hui les questions du « trop » et de la « mal répartition » l’invitant à repenser les conventions fondatrices sur lesquelles elle s’est édifiée. Dans la mesure où elles ne tiennent aucunement compte de ces transformations, les controverses opposant les tenants des grandes écoles (néoclassique, keynésienne ou néolibérale), inlassablement cantonnées dans les limites strictes de la sphère économique se situent en deçà des vrais enjeux.

C’est au niveau de biosphère qu’il convient de se situer, étant bien entendu que celle-ci ne concerne pas seulement la nature et les espèces animales ou végétales, mais aussi les sociétés humaines. Il y a deux raisons de souligner l’urgence d’une telle mutation: l’une factuelle, l’autre théorique.

  • La première tient au fait que l’on ne peut plus ruser avec la véritable dimension de l’économie. Celle-ci disait, au siècle dernier, Wilhelm Röpke, se résume en l’art de faire une valise . Le volume du bagage symbolise la limitation des moyens dont on dispose pour effectuer les choix les plus judicieux visant à optimiser le flux des satisfactions que l’on pourra en tirer au cours d’un déplacement Tout se joue dans la composition de son contenu. Aujourd’hui, cette image n’est plus suffisante. Les prélèvements et les rejets des sociétés humaines sur leur milieu, ont pris de telles dimensions qu’ils menacent les régulations assurant le bon fonctionnement de la biosphère. La nature a cessé d’être ce « bien libre » que l’on avait pris l’habitude d’évacuer du calcul économique. On ne peut plus éluder la question de l’insertion des activités économiques dans les mécanismes régulateurs des écosystèmes. Par bioéconomie , j’entends donc un système dans lequel le respect des lois de reproduction de la nature délimite le champ légitime de l’optimisation économique. C’est-à-dire, très exactement le contraire de ce qu’entendent les néo-libéraux contemporains, comme Gary Becker, pour lesquels c‘est la gestion de la nature qui doit se plier aux lois de l’économie.
  • L’argument théorique tient à la fonction de tout paradigme économique. A quoi servirait-il, s’il ne parvenait à définir un mode d’organisation et des politiques de régulation susceptibles d’orienter le comportement et l’évolution de l’économie réelle ? Le britannique Ashby, propose une « loi de variété requise » selon laquelle un système cybernétique ne peut en contrôler un autre que s’il se situe à un niveau de variété ( nombre de composantes différentes) au moins égal à celui de ce dernier. Dans le cas des sociétés humaines, les choses ne sont peut-être pas aussi strictes : il s’agit moins de déterminer rigoureusement des états que d’orienter des évolutions et l’expérience montre qu’il existe un nombre limité de relations fondamentales dont le contrôle (au sens britannique du footballeur qui « contrôle » son ballon) permet d’obtenir ce résultat[1]. Plus que de variété, il s’agit donc de « complexité », celle-ci faisant intervenir la relation sans laquelle il ne saurait y avoir de système[2] Dans ce cas, il reste néanmoins de la loi de Ashby , qu’aucun des éléments déterminants du système réel ne doit échapper au paradigme. Si, parmi ces éléments, ne figurent pas la nature et les sociétés humaines, il faudra que l’on nous explique ce qu’est l’économie.

Le bouleversement qui résulte de ce regard est total, dans la mesure où il remet en cause , les modes d’organisation et les critères de gestion des systèmes.

I : De nouveaux principes d’organisation

Il s’agit de rien moins que du passage d’un paradigme mécaniste de l’inanimé à un paradigme du vivant[3] .

A la représentation de l’univers, héritée du XVIII° siècle et de la révolution industrielle, répondait la concentration des forces productives, l’organisation hiérarchique des pouvoirs au sein de l’entreprise et de la nation, ainsi que – de la commune à la nation - le découpage pyramidal de l’espace en structures emboîtées. L’ère de l’informationnel est, en revanche, celle de la relation et de l’organisation en réseau, dont le modèle n’est plus la machine mais le vivant : celui-ci, en effet – comme nous le savons depuis Berthelot – ne se distingue pas de l’inanimé par la nature des atomes qui le constituent, mais par leur organisation.

Il s’agit évidemment de rechercher des principes et non de transposer des modèles. Nous interrogerons donc les systèmes complexes et, si le vivant nous répond le plus souvent, c’est que les disciplines dont il relève se sont engagées les premières dans cette voie : « Un organisme, disait le biologiste Henri Laborit, est constitué de structures possédant une finalité fonctionnelle qui, par niveaux d’organisation, concourent à la finalité de l’ensemble, finalité qui paraît être ce que l’on peut appeler la survie de cet organisme et qui résulte du maintien de sa structure complexe, dans un milieu qui l’est moins(…) Cette notion nous amène à considérer que la finalité de chaque élément, de chaque sous-ensemble ou partie d’un organisme vivant, concourt à la finalité de cet organisme, mais qu’en rétroaction, le maintien de sa structure d’ensemble(…) assure la finalité de chacun de ces éléments, et donc le maintien de sa structure[4] »

Tout y est: l’existence d’une pluralité de niveaux d’organisation (ayant chacun ses propres finalités et fonctions) à l’intérieur d’un système ; la désignation d’un principe d’arbitrage entre les finalités de ces différents niveaux ; un principe d’économicité et de contrainte minimale impliquant la coopération de tous au maintien de l’existence du Tout en tant que tel, et de chacun considéré individuellement.

1° - Un principe de pluralisme: la cohabitation de plusieurs logiques et niveaux d’organisation.

Des atomes et molécules constituant la cellule, au cosmos tout entier, une infinité de systèmes s’intègrent en un Tout cohérent. Par rapport à l’ensemble, chacun constitue ce que l’on appelle un niveau d’organisation. Mais à la différence de l’horloge ( où les mêmes lois de la mécanique se retrouvent à tous les échelons) , le passage d’un niveau à l’autre s’accompagne ici de changements qualitatifs à l’occasion desquels émergent une nouvelle logique et de nouvelles propriétés. Ainsi, de la molécule à la cellule s’accomplit le saut phénoménal que constitue l’apparitions de la vie ; la formation du cerveau s’accompagne de l’émergence non moins considérable de la pensée. L’émergence de propriétés absentes des niveaux inférieurs interdit de réduire le tout à la somme de ses composantes. Il est plus que cela. Chaque niveau d’organisation résulte de la conjonction des fonctions de niveaux dits « inférieurs » et, associé à d’autres, contribue à la production de niveaux dits « supérieurs ». Il n’y a, dans ces qualificatifs d’inférieur ou supérieur, aucune connotation qualitative ou hiérarchique. Nous sommes au contraire dans le domaine de l’organisation en réseaux. Chaque niveau possède ses finalités propres et contribue, en relation avec les autres, au bon fonctionnement du Tout. Tous sont également indispensables : pour faire image, c’est par la disparition des oiseaux que, dans son livre Le Printemps Silencieux, Rachel Carson annonçait les menaces pesant sur la Planète.

- L’application de ce premier principe nous conduit à soutenir la nécessité d’une économie plurielle, reposant sur les différents types de fonctions assumées au sein de tout système. De l’individu à la nation et à la collectivité internationale, le monde économique est formé de niveaux d’organisation relevant de finalités et assumant des fonctions différentes : la logique qui préside, par exemple, à la construction d’un équipement collectif comme un hôpital, un établissement scolaire ou une voie de communication n’a rien à voir avec celle des intérêts individuels. La rentabilité d’un équipement collectif ne s’exprime pas dans le court terme à travers le compte d’exploitation de l’unité productive qui en assume la charge, mais dans le long terme, par son impact sur le produit national : c’est en fonctionnant d’abord à perte que les chemins de fer ont stimulé la création d’activités représentant une gigantesque croissance des produits nationaux. Le marché lui, ne comptabilise que les impacts monétaires le concernant directement. Au nom de quoi veut-on en faire le grand régulateur…de ce qu’il ne sait pas réguler ? L’intérêt général ne se réduit pas à une simple addition d’intérêts individuels.

Sans entrer dans le détail, on distinguera trois types d’activités irréductibles les unes aux autres:

- des activités dont les effets, concernant essentiellement les agents individuels qui les assument, (consommateurs, commerçants, artisans, activités à faibles effets externes…), ne sont pas de nature à remettre en cause les finalités de niveaux supérieurs , et que l’on n’a aucune raison de ne pas confier à l’initiative privée ;

- d’autres qui, par nature (biens collectifs, santé, culture, éducation, sécurité…), ou par l’importance des effets qu’elles comportent pour l’ensemble de la collectivité (finance, banque, fabrication et vente d’armements, nanotechnologies…), relèvent de l’utilité sociale, rejaillissent sur l’intérêt général et doivent être assumées ou étroitement contrôlées par l’autorité publique ; la santé, l’éducation, la culture, ne produisent pas des choses, mais de l’être ; tout ce qui touche à l’utilité sociale déborde sur le champ des valeurs socioculturelles ; au nom de quoi, ces différentes activités devraient-elles être subordonnées aux lois de l’économie marchande ?

- celles enfin qui concernent l’intérêt général, mais sont organisées de telle façon qu’elles ne menacent en rien le jeu de la fonction d’utilité collective ; il s’agit d’activités d’économie sociale, solidaire ou associative, pouvant fort bien conjuguer l’intérêt général et l’initiative privée ; l‘expérience prouve qu’en termes d’efficacité, elles n’ont rien à envier aux secteurs précédents.

Cette approche débouche donc sur une économie plurielle - comportant un secteur privé, un secteur public et un secteur d’économie solidaire et sociale – appelant coordination.

2° - Un principe d’arbitrage : la prééminence de la finalité fonctionnelle de la reproduction du Tout sur celle des parties.

- La fable de La Fontaine –inspirée d’Esope- nous dit ce qu’il advient lorsque les membres entendent chacun n’agir –à l’encontre de l’estomac – que dans son intérêt propre : « ce leur fut une erreur dont ils se repentirent ». Si, de la cellule à l’individu et à la biosphère, les finalités de tous les sous-systèmes s’articulent de façon cohérente, c’est que, sauf pathologie, leurs conduites possibles se limitent à celles-là seules qui n’entravent pas le jeu des fonctions de niveaux supérieurs auxquelles elles participent.

Que les régulations issues de la logique marchande compromettent celles du milieu naturel et l’effondrement de ce dernier entraînera fatalement celui du sous-système économique lui-même. Les normes de reproduction de l’espèce humaine et du milieu naturel constituent donc autant de contraintes à l’intérieur desquelles doit se maintenir le champ de l’optimisation.

- Au sein du système socioéconomique, cela implique le primat de l’utilité sociale sur les intérêts individuels. D’une part, pour des raisons identiques à celles des systèmes vivants, (émergence de propriétés nouvelles lorsqu’on s’élève dans les niveaux d’organisation), le Tout social est plus que la somme des individus qui le composent. D’autre part, le célèbre « paradoxe de Condorcet » montre que les préférences individuelles ne déterminent pas nécessairement le choix social : si les préférences de trois individus sont respectivement a>b>c ; b>c>a et c> a>b, on voit bien qu’il y a deux individus contre un pour préférer « a » à « b » , puis «b » à « c » » et cependant « c » à « a ».

L’utilité sociale d’une collectivité ne saurait donc être valablement définie à partir d’un de ses sous-systèmes [5]. Il faut faire appel à des valeurs transcendant le seul jeu des intérêts individuels. Le primat de l’utilité sociale implique la supériorité du politique (qui relève des finalités et exprime le consensus social découlant de la concertation des citoyens), sur l’économique qui relève seulement du niveau des moyens . Au-delà des préférences individuelles, il faut s’accorder sur des valeurs communes

3° - Un principe d’économicité : un vaste système bouclé d’interdépendances auquel participent toutes ses composantes.

La primauté du Tout, si elle n’était pas contrebalancée« constituerait le fondement d’un Etat totalitaire dans lequel l’individu apparaîtrait comme une cellule insignifiante dans un organisme, un travailleur sans importance dans une ruche » déclare le père de la théorie des systèmes Von Bertalanffy, Cela est vrai, même dans le cas où le pouvoir représente le choix de la majorité, car les majorités dont rien ne limite les pouvoirs peuvent fort bien déboucher sur l’oppression des minorités. Dans les systèmes complexes autoreproducteurs, deux phénomènes viennent contrebalancer ce risque.

Tout d’abord, on voit dans la citation empruntée à Laborit que les parties contribuent à la reproduction et au fonctionnement du Tout, autant que celui-ci contribue à la reproduction et au fonctionnement des parties. Par ce bouclage des régulations , le Tout n’est pas un sommet d’où descendraient des ordres, mais le système tout entier constitué par l’ensemble de ses composantes.

En outre, la répartition du pouvoir de décision s‘effectue selon un principe que l’on qualifiera de « contrainte minimale ». Centralisation et décentralisation ne sont pas antagonistes mais complémentaires. La décentralisation d’un système (nation ou entreprise) n’est possible, sans désarticulation, que dans la mesure où le centre maîtrise l’information et le pouvoir d’impulsion indispensables à la marche cohérente de l’ensemble. Et, réciproquement, la centralisation qui se poursuit sans décongestion du centre vers la périphérie, s’achemine vers les limites de lourdeur et d’inefficacité, au terme desquelles se profile l’effondrement du système. Le principe semble être que toute décision devrait être prise « au » et « par le » niveau d’organisation où elle développe ses conséquences ; « plus » ou « moins » sont également néfastes. Dans les systèmes autoreproducteurs, chaque niveau d’organisation reçoit – et envoie - très exactement toute et seulement la quantité d’information nécessaire à la bonne marche du système. La contrainte déployée à chacun de ces niveaux, correspond donc toujours au strict minimum indispensable.

Ce principe devrait inspirer la répartition des responsabilités entre les nations, les groupements de nations et la communauté mondiale. Pour nous en tenir à cette dernière, devraient relever de sa compétence tous les problèmes – de plus en plus nombreux – ne pouvant être résolus qu’à ce niveau : le contrôle et la maîtrise des pouvoirs financiers mondiaux qui imposent leur loi par-dessus la souveraineté des nations ; les atteintes globales à la biosphère; l’aide au développement des peuples les moins avancés; la sécurité mondiale ; la gestion des « biens communs de l’humanité » : l’air, l’eau, le génome, les savoirs, les cultures qui, par essence, appartiennent à tous ; au nom de quel impératif humain les soumettrait-on aux régulations de l’appropriation privée et de la régulation marchande ?.

Ajoutons qu’un même problème peut concerner plusieurs niveaux selon la portée des effets qu’il est de nature à engendrer ; ainsi, en matière d’environnement : les phénomènes globaux ( effet de serre, problèmes de l’eau, réduction de la biodiversité, pandémies…) engagent la concertation internationale ; la définition des normes de qualité des éléments et des milieux dans une nation relève de l’autorité gouvernementale, et les normes d’émission permettant de les respecter ne peuvent – étant donné la grande variété de conditions de lieu –dépendre que des autorités régionales ou locales.

Il ne s’agit donc pas d’empiler des strates de supranationalité les unes sur les autres, en éloignant chaque fois davantage le pouvoir politique des citoyens, mais de distribuer des fonctions. Nous sommes plus près du fédéralisme que d’une sorte de jacobinisme mondial. La communauté locale, la nation existent. Elles sont les fruits de l’histoire. Elles doivent continuer à être des lieux de vie et de décision. Mais aujourd’hui, les moyens de communication font du monde un espace où tout se vit en temps réel. Des problèmes vitaux se posent au niveau de la communauté internationale. Il convient de créer les structures et d’organiser les fonctions permettant de les gérer conjointement et dans la solidarité. La concertation permanente des chefs d’Etat au sein d’institutions comme le G20, si elle représente un incontestable progrès dans ce sens, se situe cependant encore sur le terrain de la confrontation des intérêts nationaux. Un pas de plus doit être franchi vers la délégationn à des organisations mondiales, des parts de souveraineté relatives à des problèmes appelant la coopération de tous.

II : De nouveaux critères de gestion

Comme toute science, l’économie repose sur un ensemble de conventions fondatrices que l’on s’attache à considérer comme universelles, alors qu’elles sont subordonnées aux circonstances particulières des lieux et des temps, où elles ont été formulées. Ainsi, tout le calcul économique individuel se fonde sur le précepte selon lequel, entre deux provisions de biens identiques, celle qui compte une quantité supérieure d’au moins l’un de ces biens représente un niveau de satisfactions plus élevé pour le consommateur. En fait, cela n’a de sens que dans un univers de rareté où les besoins ne sont pas couverts et dont les activités de production ne menacent pas les régulations naturelles. Or cette situation ne correspond plus au monde actuel dans lequel, d’une part, les capacités de charge de la biosphère sont largement dépassées par les activités humaines et, d’autre part, les pénuries ne correspondent pas à des insuffisances de capacités de production, mais à des inégalités de répartition.

Dans ce cas, le champ de la rationalité économique se déplace et les critères de gouvernance de l’économie se retournent.

1° - De la rationalité instrumentale à la rationalité finalisée :

- Il existe deux formes de rationalités : l’une instrumentale et l’autre finalisée. On peut, en effets, considérer les réalités économiques sous deux angles : celui des choses et celui des personnes. Soient deux unités semblables d’un même bien – des quintaux de blé de qualité identique, par exemple – en compétition sur le marché.

On peut, tout d’abord, ne voir que les marchandises. Si rien ne les distingue, rien n’autorise à favoriser l’une par rapport à l’autre : « que le meilleur gagne » . Le meilleur, c’est le plus compétitif, celui qui sera offert au plus bas prix; on se trouve dans une logique de compétition. Cette attitude qui découle d’une rationalité instrumentale – c’est-à-dire entièrement liée à l’efficacité de l’instrument productif - conditionne la politique de mondialisation telle que la conçoivent les nations et les grandes institutions internationales comme la Banque mondiale, le FMI ou l’OMC

Mais on peut aussi voir les hommes et les femmes qui ont produit ces biens, les conditions dans lesquelles ils l’ont fait et les enjeux que l’échange comporte pour eux . D’un côté les travailleurs d’une agriculture de pays riches, hautement mécanisée, produisant en grandes quantités et à bas prix et dont l’enjeu pour les producteurs, se limite à un peu plus ou un peu moins de recettes internationales. De l’autre le produit d’une agriculture vivrière, cultivée à main d’homme, dans des conditions ingrates, avec de faibles rendements, à des prix de revient non compétitifs, mais dont dépend la survie même des populations. Ce critère humain place au premier rang, l’impératif de satisfaction des besoins fondamentaux de la personne. Ceux-ci découlent de la notion de « coûts de l’homme » tels que les définissait François Perroux ainsi que des indicateurs de développement humain du PNUD, C’est au niveau de l’accomplissement des objectifs et non de l’appareil que l’on appréciera la performance. C’est pourquoi on parlera de rationalité finalisée. A une logique de concurrence se substitue alors une logique de solidarité. La justice ne s’exprime plus par l’identité de traitement, mais par la différenciation à l’avantage du plus défavorisé. Cela résulte notamment de la Théorie de la Justice de John Rawls, un auteur cependant proche de la pensée libérale.

– Aujourd’hui, semble venu le temps de la rationalité finalisée. Il y a un temps pour chacune de ces deux rationalités. Si, hier, en effet, plus de blé pour des populations sous alimentées, signifiait incontestablement plus de bien-être, on ne peut désormais en dire nécessairement autant de plus d’automobiles

La rationalité instrumentale correspond à l’époque où – dans un contexte de gestion des ressources utiles et rares, par laquelle elle se définissait- l’économie posait ses conventions fondatrices. Le degré de satisfaction des besoins découlant essentiellement des quantités produites, c’est légitimement que l’attention se portait sur l’efficacité de l’appareil productif et, plus particulièrement, sur le rendement du capital, seul facteur limitant dont l’accumulation pouvait relâcher la contrainte de rareté. Cette convention paraissait d’autant plus raisonnable qu’il est plus facile de mesurer des quintaux de blé que des niveaux de bien-être.

L’économie, conçue pour gérer la rareté, se trouve maintenant confrontée aux questions du « trop » et des inégalités de répartition entre les catégories sociales au sein des nations, entre les peuples sur la Planète, et entre les générations à l’échelle des temps. Le « plus » cesse donc de constituer le critère du « mieux » et l’on voit surgir la question du « pourquoi » c’est-à-dire des finalités : produire davantage de tel bien, pour quoi faire ?

De nos jours, le monde serait – globalement et en moyenne – en mesure de satisfaire les besoins fondamentaux (notamment alimentaires) des populations de la planète. Pourtant d’importantes poches de pauvreté subsistent et s’accroissent. Le problème se déplace de la production à la répartition. Il change de nature. L’économie n’a pas de réponse à cela. Il n’y a pas d’ « optimum de Pareto » en matière de répartition . Cet auteur lui-même disait très clairement qu’il était incapable de démontrer d’une façon purement objective et rationnelle laquelle de deux sociétés, l’une riche et très inégalitaire et l’autre moins riche et plus égalitaire, est préférable à l’autre. Le choix , soulignait-il, est affaire de sentiment ; il échappe au calcul.

D’autre part, le développement durable soulève la question de la solidarité intergénérationnelle :pourquoi les hommes concrets d’aujourd’hui devraient-ils sacrifier une part de leur bien-être au profit des hommes de demain qui n’existent pas encore ? Une fois de plus, la réponse ne peut se trouver dans le champ de l’économie : la « solution » de cette dernière visant à maximiser la somme des satisfactions des générations est tout simplement absurde : nous en savons à peu près autant sur les aspirations à venir de notre descendance, que les contemporains de Louis XIV en pouvaient savoir de ce que seraient les nôtres.

Le débat se situe dans le champ des valeurs qui engagent la personne dans sa totalité, concernent une vision globale du monde, de la personne et de sa place dans ce monde. Aucune science ne peut les démontrer ni les réfuter- car toute science interroge l’univers d’un point de vue nécessairement spécifique et partiel - et cependant, elles sont incontournables.

2° - Les critères de gestion de la rationalité finalisée.

Ce déplacement du champ de la rationalité implique un retournement des critères de choix et de gestion économique ; de variable d’ajustement, la personne retrouve son statut de finalité ; de ressource à exploiter et saccager, la nature regagne son rôle de matrice sans la préservation de laquelle aucune forme de vie n’est possible sur la planète.

Les critères actuels de gestion de l’économie mondiale restent subordonnés à la rationalité instrumentale régnante au temps de leur apparition. Replacés dans l’époque de leur apparition, ces critères ne sont pas absurdes.

- Le regard des choses a sa rigueur et sa rationalité dont la cohérence interne ne saurait être contestée.

Il induit, comme nous l’avons vu, une logique de compétition dont les implications se retrouvent dans les principes fondamentaux autour desquels s’élabore la mondialisation néo-libérale : que chaque nation, au lieu de disperser ses efforts, se spécialise dans les activités pour lesquelles la nature l’a le mieux dotée et tout le monde y gagnera ; que chacune traite les autres et ses propres entreprises sur un pied d’égalité afin de ne pas fausser le jeu de la compétition, que les capitaux circulent librement dans le monde afin de pouvoir s’investir dans les lieux où les rendements seront les plus élevés ; telles sont les considérations qui se trouvent à la base des critères de gestion de l’économie mondiale.

- Division internationale du travail en fonction de la dotation naturelle en facteurs de chaque pays. La compétition et la recherche du meilleur coût impliquent l’utilisation la plus efficace possible, par chaque nation, des ressources dont la nature l’a dotée . Que le Portugal, dit au XIX° siècle Ricardo, favorisé par le climat et la main-d’œuvre, produise essentiellement du vin, cependant que l’Angleterre, moins ensoleillée mais plus riche en capital, se spécialise dans la fabrication du drap… Chacun, en y consacrant tous ses moyens, produira ainsi, à lui seul, davantage du bien pour lequel il est favorisé que ne le feraient les deux réunis divisant leurs forces entre les deux productions. Et chacun obtiendra, par l’échange, plus du bien qu’il ne fabrique pas et à meilleur prix . Les ressources du globe seront utilisées avec le maximum d’efficacité. Tout le monde y gagnera donc et le produit mondial sera plus élevé. C’est la conviction qu’affirment encore aujourd’hui les grandes organisations internationales.

- Clause de la nation la plus favorisée. Si la compétition est la règle, il ne faut pas en fausser le résultat. Tout avantage consenti à une nation par rapport aux autres constituerait une distorsion de concurrence venant fausser le jeu des dotations naturelles. La règle qui en découle automatiquement sera donc de n’accorder à aucune nation quelque avantage qui ne s’étende automatiquement à l’ensemble des autres nations.

- Clause du traitement national . Ce qui précède s’applique évidemment à chaque nation dans ses rapports avec ses propres firmes. Elle ne doit pas, favoriser celles-ci par rapport aux entreprises étrangères ; d’où l’interdiction de toute subvention, aide ou intervention publique susceptible de fausser la compétition. La règle sera donc la privatisation et la soumission aux lois de la régulation marchande.

- Libre circulation des capitaux dans le monde et libre fluctuation des cours de change. C’est la libre circulation qui, nous dit-on, permettra aux capitaux d’exploiter partout les avantages comparatifs, en se portant là où ils sont nécessaires. De son côté la libre fluctuation du cours des devises, en fonction de l’offre et de la demande, assortie de la libre spéculation devait avoir, selon Monsieur Friedman, un effet stabilisateur : surévaluée par rapport à son pouvoir d’achat, une devise verrait aussitôt baisser sa demande, sous-évaluée, elle serait plus recherchée ; dans les deux cas son cours serait ramené vers le niveau qu’indique la parité des pouvoirs d’achat dans le monde.

Il faut reconnaître que, du pont de vue instrumental, ces critères ne manquent ni de rigueur ni de cohérence. Il se trouve simplement que les conventions qui les fondaient ont perdu leur raison d’être.

- Le regard des finalités humaines aboutit, non moins rationnellement, à des conclusions radicalement opposées.

De la compétition nous passons – pour des considérations de stricte rationalité –, à la solidarité.

- Aux avantages comparatifs – soi-disant naturels – la rationalité finalisée oppose le droit des peuples à construire leurs avantages comparatifs. Car ces derniers n’ont rien de naturel et se construisent. Il en a toujours été ainsi, mais aujourd’hui plus que jamais, un seul facteur – le capital technique – écrase tous les autres. La productivité de l’agriculture, par exemple – hier activité de main-d’œuvre par excellence, fortement conditionnée par les facteurs naturels de sol et de climat – dépend essentiellement de ses équipements ; la supériorité des exploitations hautement industrialisées est écrasante, avec des rendements par tête jusqu’à 500 fois supérieurs ( 50 fois en moyenne) à ceux des modes de production traditionnels à base de main-d’œuvre Il ne s’agit donc plus de se plier à des conditions soi-disant naturelles, mais de mettre les populations les plus défavorisées en mesure de se doter du seul facteur – le capital productif – qui leur permettra de construire leurs « avantages comparatifs » . Or, ce n’est pas par l’ouverture qu’ils pourront y parvenir, mais en se protégeant comme l’ont fait dans le passé les nations aujourd’hui développées…ou, plus récemment , les nations dites émergentes, comme la Chine, l’Inde ou le Brésil… Nous retrouvons ici les grands principes du « protectionnisme éducateur » de Friedrich List.

- A la clause de la nation la plus favorisée la rationalité finalisée substitue le droit des peuples à se constituer en communautés économiques d’intérêts complémentaires, protégées en leur pourtour. Au nom de quelle rationalité humaine interdirait-on aux plus défavorisés de mettre en commun leurs similitudes et leurs complémentarités ? de se rassembler librement pour construire ensemble – en se protégeant – les bases de leur développement humain, comme l’ont fait, en leurs débuts, tous les pays aujourd’hui développés? L’histoire de l’unité allemande, italienne ou des Etats-Unis, n’est pas si ancienne.

Tel était l’esprit de l’Europe du Traité de Rome qui, en 1957, mettait en œuvre la construction, non point d’une simple zone de libre-échange, mais d’une communauté appelée à réduire progressivement ses barrières et ses disparités internes , tout en se différenciant de l’extérieur par une clause de préférence communautaire. Protection ne signifie pas isolement. On peut faire ici une analogie tout à fait légitime avec la membrane de la cellule vivante qui constitue la démarcation lui permettant d’affirmer son identité en même temps qu’elle filtre et organise activement ses échanges avec l’extérieur. En vertu de quelle rationalité humaine veut-on aujourd’hui imposer à l’Europe de se dissoudre dans une vaste zone de libre-échange international où elle perdrait sa personnalité c’est-à-dire sa raison d’être ? L’Europe est porteuse d’une histoire, d’une tradition et d’une conception de l’homme qui lui sont propres. Au nom de quelles valeurs humaines interdirait-on à tout groupe de nations sous-développées, de mettre en commun leurs efforts pour amorcer leur développement ?

De quelle égalité de traitement enfin, nous parle-t-on, lorsque, quelques nations – au premier rang desquelles, pour encore quelques temps , les Etats-Unis - se trouvent en mesure d’imposer unilatéralement leur loi aux autres, dans tous les domaines ( politique, militaire, économique, culturel…). Interdire d’organiser toute préférence de zone, est-ce favoriser l’égalité des conditions ou se soumettre aux impérialismes dominants ?

- A l’extension de la préférence nationale, la rationalité finalisée oppose le droit des peuples à satisfaire par eux-mêmes leurs besoins fondamentaux. Quand la libre concurrence aboutit à la ruine des agricultures vivrières des pays pauvres, cela se traduit par la substitution de structures plus productives aux modes traditionnels de production Il en résulte mécaniquement une augmentation de la performance en termes de rendements quantitatifs de l’appareil productif. Mais, sur le plan des finalités humaines, ce qui en découle c’est la ruine, la misère, la dépendance alimentaire et la famine des populations, privées de leur source d’existence et ne possédant pas les moyens de se reconvertir vers d’autres activités ; c’est l’épuisement et la dégradation des écosystèmes naturels. Ce qui s’impose alors, au nom de la rationalité finalisée, c’est le droit à la souveraineté alimentaire des peuples, garanti par la protection aux frontières contre la concurrence des agricultures industrialisées et ….subventionnées (au nom de l’égalité des conditions ?) notamment par l’Europe et les Etats-Unis.

Il en va de même en ce qui concerne les droits fondamentaux de la personne : l’éducation, la santé, la culture…

– A la libre circulation des capitaux dans le monde, la rationalité finalisée oppose le droit des peuples à se protéger contre les entrées et sorties brutales qui déstabilisent durablement les économies et les sociétés.

En dépit de la théorie, les capitaux ne se portent pas spontanément vers les zones du monde où ils sont le plus nécessaires, mais vers celles qui leur assurent, à la fois, la sécurité et la rentabilité, c’est-à-dire les pays riches.

Par ailleurs, leurs mouvements incontrôlés déstabilisent les économies. Un seul exemple, la crise de l’Asie du Sud-Est à la fin des années 1990 : entre les afflux massifs en 1996 de capitaux attirés par quelque Eldorado illusoire et les sorties non moins massives de 1997, la différence représentait 11% des produits nationaux de la région ; la crise qui s’ensuivait chassait 13 millions de personnes de leur emploi ; en Indonésie, les salaires réels chutaient de 40 à 60% et la Banque mondiale ajoutait que, dans ce même pays, 1,5 millions d’enfants auraient quitté l’école, cependant qu’en Corée du Sud le taux de pauvreté passait de 8,6% à 14,8%…Où donc était passée la spéculation stabilisatrice de Monsieur Friedman ?

La prise en compte des finalités humaines du développement justifierait le rétablissement du contrôle des Etats sur les entrées et sorties de devises dont ils font l’objet. On nous objecte la probabilité d’une fuite des capitaux ; mais il se trouve que lorsqu’en 1996, dans le Chili d’après Pinochet ou en Malaisie après 1998, furent proclamées, à leur encontre, de sérieuses mesures de contrôle, c’est le contraire qui se produisit : les investissements, nous dit Stiglitz[6], plutôt rassurés par le surcroît de sécurité que leur assurait la stabilisation des flux financiers affluèrent au lieu de fuir comme on l’avait prédit.

Au droit des peuples riches de faire fructifier leur patrimoine financier dans le monde, le regard de la rationalisée finalisée conduit à substituer celui de tous les peuples à une existence décente. Le devoir aussi des nations riches de les aider, par l’annulation de la dette internationale qui les saigne à blanc, par les suppression des Plans d’Ajustement Structurels (PAS) qui les étrangle et par l’aide publique internationale qui seule peut leur donner les moyens de réaliser leurs investissements de base à rendement différé sans lesquels il n’est aucun démarrage possible du développement.

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Le destin de l’humanité se joue dans ce retournement. En termes simples, lorsque la vie de la planète est en jeu, c’est dans la solidarité et non dans la rivalité que réside la voie du salut commun. S’il ne veut pas le comprendre, le monde riche ne tardera pas à subir le déferlement des peuples misérables que son égoïsme aura maintenues dans la misère.

Cette argumentation, il faut y insister, ne doit rien aux bons sentiments. Elle se situe tout entière dans champ de la réfutabilité dont Karl Popper[7] faisait le « critère de démarcation » du discours scientifique. On ne saurait donc la rejeter sans prendre la peine de le réfuter.

A ceux qui – au regard des dogmes actuels –y verraient une certaine forme d’irréalisme, on répondra qu’il est deux façons d’en faire la lecture. Si on considère le schéma qui en découle comme une sorte de vêtement en « prêt-à-porter » destiné à se substituer d’un seul coup à une défroque usagée, alors cette accusation se trouvera parfaitement fondé ; on ne change pas ainsi les choses, par la baguette magique des mots. Mais on peut y voir aussi le décryptage d’un tournant majeur de l’évolution du monde et une tentative de balisage des voies dans lesquelles il s’agit d’orienter son organisation et sa gestion économique. Le présent s’inscrit alors dans la perspective des forces longues qui le portent et d’un avenir que chaque décision doit, au jour le jour contribuer à édifier. Cependant, pour être resté trop longtemps sourd aux avertissements, le monde n’a plus de temps à perdre.

[1] Ainsi, la planification indicative française de l’après-guerre se bornait-elle à chiffrer les objectifs des six secteurs fondamentaux de l’époque : sidérurgie, transports, énergie, etc. définies, au sein des commissions du Plan, avec le concours de toutes les forces vives de la nation.

[2] Le cerveau humain ne serait pas un système sans le million de milliards d’interconnections établies entre ses neurones.

[3] Pour approfondir les thèmes qui suivent, on peut se reporter à René Passet : L’Economique et le Vivant, Payot 1979/Economica 1996.

[4] Henri Laborit : La Nouvelle Grille, Robert Laffont 1974.

[5]

[6] Joseph E. Stiglitz ; La Grande Désillusion, Fayard, 2002.

[7] Karl Popper : La logique de la découverte scientifique, Payot 197

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