Des principes pour l’organisation d’une gouvernance mondiale

passet portaitRené Passet

Septembre 2010

 

L’organisation des sociétés humaines a toujours pris modèle sur une représentation du monde. Ainsi en est-il au VI° s. av J-C, de l’Athènes de Clisthène édifiée selon la conception que l’on se faisait alors de l’Univers, ou bien, sous la Révolution française, de l’organisation administrative de la nation, conçue à l’image d’un univers mécaniste. Au temps de l’immatériel, des sciences cognitives, de l’organisation en réseau et d’un monde animé par un vaste mouvement de destruction créatrice, l’organisation sociale doit rechercher ses principes, dans le champ du vivant. C’est bien – il faut le souligner – de principes qu’il s’agit et non d’une transposition de modèles.

« Un organisme, disait Henri Laborit, est constitué de structures possédant une finalité fonctionnelle qui, par niveaux d’organisation, concourent à la finalité de l’ensemble, finalité qui paraît être ce que l’on peut appeler la survie de cet organisme et qui résulte du maintien de sa structure complexe, dans un milieu qui l’est moins(…) Cette notion nous amène à considérer que la finalité de chaque élément de chaque sous-ensemble ou partie d’un organisme vivant, concourt à la finalité de cet organisme, mais qu’en rétroaction le maintien de sa structure d’ensemble, finalité de cet organisme , assure la finalité de chacun de ces éléments, et donc le maintien de sa structure[1] ». De cette description découlent deux constats: tout d’abord le fait que l’interdépendance du Tout et des parties doit s’accorder avec la prééminence de la finalité fonctionnelle de la reproduction du premier sur celles des secondes ; et ensuite, le fait que cette finalité résulte d’un vaste réseau d’interdépendances, auquel participent toutes les parties du système, réduisant à leur niveau minimum la quantité de contraintes déployées à l’intérieur de ce dernier..

I : Finalité du tout et contrainte minimale

-1° : La cohérence de l’ensemble implique le respect, par chaque niveau d’organisation, des finalités propres aux niveaux dans lesquels il s’inscrit.

Si de la cellule à l’individu et à la biosphère, les finalités de tous les sous-systèmes s’articulent de façon cohérente, c’est qu’à l’état normal, leurs conduites possibles se limitent à celles-là seules qui n’entravent pas l’émergence des finalités de niveaux supérieurs auxquelles ils participent.

Cet impératif s’impose à l’économique, dont le développement suppose la reproduction des sphères humaine et naturelle qui l’englobent. Que les régulations issues de la logique marchande compromettent celles du milieu naturel et l’effondrement de ce dernier entraînera fatalement celui du sous-système économique. Les normes de reproduction de ce milieu constituent donc autant de contraintes à l’intérieur desquelles doit se maintenir le champ de l’optimisation.

Parce qu’elles ne relèvent pas de la logique du marché, ces normes – qu’elles soient quantitatives ou qualitatives – ne sauraient être produites spontanément

-2°: La contrainte précédente, loin d’exprimer la domination d’un centre ou d’un sommet, résulte de la participation de tous les niveaux d’organisation.

Le Tout dont émerge la finalité fonctionnelle du système, n’est pas un sommet d’où descendraient des ordres, mais le système tout entier constitué par l’ensemble de ses composantes. En outre le fonctionnement de ce dernier est régi par ce que nous appellerons un « principe de contrainte minimale », selon lequel chaque niveau d’organisation reçoit et diffuse très exactement toute et seulement l’information qui lui est nécessaire pour accomplir sa fonctions et faire connaître ses besoins à l’ensemble auquel il appartient[2]. Cela laisse subsister certains degrés de liberté exprimés par un « principe d’équifinalité », qui, précise Edgar Morin, « signifie qu’un système peut, selon les aléas, difficultés, résistances qu’il rencontre, utiliser différentes stratégies pour atteindre un même but , et que plusieurs systèmes semblables peuvent atteindre les mêmes fins par des moyens différents[3] ».

L’information, constituant le moyen que possède un niveau d’organisation d’agir sur les autres, nous concluerons de ce double constat:

- que la quantité de contrainte déployée à chacun de ces niveaux, correspond toujours au strict minimum indispensable pour assurer la finalité de niveau supérieur ;

- et que sont préservés les degrés de liberté permettant les adaptations nécessaires aux aléas et aux changements.

Ce n’est pas d’organisation hiérarchique qu’il s’agit, mais d’organisation en réseau.

II : Des principes d’organisation pour les sociétés humaines.

De la « contrainte minimale »découlent la répartition du pouvoir de décision et le bouclage des contrôles entre niveaux d’organisation, au sein de la société..

Cette contrainte minimale, implique, dans les systèmes sociaux, comme dans tous les autres, une bonne circulation de l’information et un bouclage des régulations allant cette fois, du « bas » vers le « haut » : « Pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer fonctionnellement, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble et, qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité [4]» déclare Henri Laborit. Nous retrouvons ici cette idée que le Tout n’est pas un sommet, mais le système tout entier, constitué par l’ensemble de ses parties constituantes. La satisfaction de cette exigence par l’organisation socioéconomique implique à la fois, que l’information soit considérée comme un bien commun largement ouvert à tous; et que réciproquement, les niveaux décisionnels supérieurs se mettent en mesure de connaître les aspirations et les besoins des hommes concernés par leurs décisions : « Il est de mauvaise cybernétique, disait le cybernéticien Louis Couffignal, de confier le choix du but à des hommes ignorants des conditions de l’exécution du milieu[5] ».

Dans cette optique, centralisation et décentralisation ne sont pas antagonistes mais complémentaires. La décentralisation d’un système (nation ou entreprise) n’est possible sans désarticulation et perte d’identité que dans la mesure où elle s’accompagne de la maîtrise, par le Centre, de l’information et du pouvoir d’impulsion indispensables à la marche cohérente du Tout. Mais réciproquement, la centralisation qui se poursuit sans décongestion du centre vers la périphérie, s’achemine vers les limites de lenteur, de lourdeur et d’inefficacité, au terme desquelles se profile l’effondrement du système.

Le problème n’est donc pas « centralisation ou décentralisation », mais « répartition du pouvoir de décision par niveaux d’organisation » à l’intérieur du système. « Le principe paraît être que toute décision devrait être prise « au » et « par le » niveau d’organisation où elle développe ses conséquences ; « plus » ou « moins » sont également néfastes :

– régir par le haut les activités d’agents ou de groupes ne mettant en cause qu’eux-mêmes, se traduit par le déploiement de contraintes auxquelles la collectivité n’a rien à gagner et met à sa charge des coûts d’information, d’encombrement et de contrôle parfaitement injustifiés ;

– supporter que les décisions soient prises à un niveau inférieur à celui qui est concerné , revient à confier la régulation d’un système à l’un de ses sous-systèmes [6] », lequel étant situé, par définition, à un niveau de complexité inférieur, ne possède pas toutes les informations lui permettant d’assumer cette fonction.

Le fameux « principe de subsidiarité » censé régir l’Union Européenne trouverait sa justification – s’il était réellement appliqué – dans ce principe de « contrainte minimale » qui lui est largement antérieur.

L’accent étant mis sur l’inutilité de contraindre tout ce qui ne met pas en cause un niveau d’organisation supérieur, il semble qu’à partir du moment où la collectivité assure son contrôle sur les fonctions majeures dont dépend son évolution, le champ réservé à l’initiative privée reste considérable.

C’est dans cette perspective qu’il convient d’aborder la question, devenue aujourd’hui cruciale de la « gouvernance mondiale » : « Nous devons faire face, déclare le Collégium International d’Ethique, à une incroyable conjonction de crises d’envergure mondiale : épuisement des ressources naturelles, destruction irréversible de la biodiversité, dérèglement du système financier mondial, , déshumanisation du système économique international, famines et pénuries, pandémies virales, désagrégations politiques (…) Aucun de ces phénomènes ne peut être considéré isolément. Ils sont tous fortement interconnectés, interdépendants et forment une seule polycrise menaçant ce monde d’une polycatastrophe[7] ». Aucune nation, prise isolément, n’est en mesurede maîtriser de tels problèmes. La coopération internationale, au sein du G8 ou du G20, constitue un progrès incontestable mais insuffisant, car l’inter-national n’est pas le mondial. Ces institutions n’expriment que des points de vue nationaux divergents entre lesquels les gouvernements s’attachent à rechercher ce qui ne peut être que le plus petit commun dénominateur. Le niveau mondial reste tragiquement absent de ces affrontements d’intérêts nationaux fussent-ils animés du meilleur esprit de coopération: « la gouvernance mondiale, c’est la capacité de s’élever au-delà des marchandages entre intérêts particuliers, pour prendre des décisions politiques planétaires , au nom de l’humanité[8] » . Seule une organisation politique mondiale pourra juguler le pouvoir débridé d’un système financier qui s’exprime à l’échellede la planète. Seule une institution environnementale mondiale sera en mesure de maîtriser les menaces que les dégradations globales font peser sur la biosphère : les grandes régulations de cette dernière sont devenues des biens communs de l’humanité. Cette gouvernance doit s’incarner dans un certain nombre d’institutions, tout en évitant les périls de la superposition de nouvelles strates de souveraineté éloignant le pouvoir des citoyens et aboutissant à la formation d’une sorte de Léviathan universel. Le principe de contrainte minimale, lié à la répartition des pouvoirs par niveau d’organisation, en fonction du niveau concerné par les problèmes, aurait pour mérite d’éviter ce péril. Conformément à ce principe, chaque niveau d’organisation – le mondial comme les autres, aurait autorité – mais n’aurait autorité que - sur les questions qui se posent à son échelle.

[1] Henri Laborit : La Nouvelle Grille, Robert Laffont 1974. Nous allons fréquemment évoquer les systèmes biologiques. Mais il ne s’agira ni d’analogie, ni – encore moins – de transposition. Au-delà de la biologie, c’est en fait la logique des systèmes que nous évoquons ici.

[2] Des 20 000 informations/seconde que recevrait –dit-on – les corps humain, seul ce qui peut être traité à un certain niveau d’organisation, sans mettre en péril l’équilibre du système, l’est effectivement

[3] Edgar Morin : La Méthode , op. cit.

[4] Henri Laborit : La Nouvelle Grille.

[5] Louis Couffignal : La Science Traditionnelle et la Cybernéique de l’Economie, in L’Univers economique et social, dirigé par François Perroux, Encyclopédie Françaie Tome IX, 1960.

[6] L’Economique et le Vivant. .

[7] Collegium International d’Ethique : Déclaration de Sao Paulo , 6-7 novembre 2009.

[8] Collégium International : Déclaration de Sao Paulo….

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