Et si on prenait sérieusement en compte l'écologie mentale ?

Par Nicolas Bordas, 2015

J’ai décidé de consacrer notre rubrique #JourDuPenseur à un livre publié en 1989, mais qui est d’une brûlante actualité, intitulé « Les trois écologies ». Merci à Sacha Goldman, secrétaire général du Collegium International, à qui l’ouvrage est dédié par son auteur Félix Guattari (Psychanalyste et philosophe, et co-auteur avec Gilles Deleuze de « Capitalisme et schizophrénie » et « Qu’est-ce que la philosophie ? ») de m’avoir fait connaitre ce livre publié aux Editions Galilée, mais difficilement trouvable aujourd’hui en librairie, semble t-il. Hier, au moment où s’achevait avec succès à Genève une phase importante de négociation sur le Climat, préparatoire au sommet COP 21 qui se tiendra à Paris en décembre pour lutter contre le réchauffement climatique, un fanatique a frappé au centre culturel de Copenhague où se tenait une conférence sur le thème « Art, blasphème et liberté d’expression ». Une preuve de plus, s’il en fallait une, du bien-fondé de la réflexion de Guattari sur la nécessité d’une pensée intégratrice, qui n’isole pas l’écologie « environnemetale » des autres formes de crises que nous connaissons. Nous ne pourrons espérer ressouder le vivre ensemble sur une même planète qu’en agissant aux trois niveaux que Félix Guattari nomme l’écologie environnementale (pour les rapports à la nature et à l’environnement), l’écologie sociale (pour les rapports au « socius », aux réalités économiques et sociales), et l’écologie mentale (pour les rapports à la psyché, la question de la production de la subjectivité humaine). Lisez le raisonnement ci-dessous et dites-vous qu’il a été écrit en 1989, il y a un quart de siècle, à une époque où Internet n’existait pas. Et vous constaterez comme moi à quel point Félix Guattari est un visionnaire, dont la pensée mérite de survivre à son auteur, qui nous a quitté en 1992. N’est-il pas fondamental et urgent de redonner la priorité à l’éthique et à l’écologie mentale ?

« Il y a une écologie des mauvaises idées, comme il y a une écologie des mauvaises herbes ». C’est sur cette citation de Gergory Bateson (dans « Vers l’écologie de l’esprit ») que s’ouvre le livre de Félix Guattari. La planète Terre connait une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs se détériorent : « l’altérité tend à perdre toute aspérité ». Dans le monde entier, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaismes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation des phénomènes d’intégrismes religieux. C’est pourquoi Félix Guattari est convaincu que l’écologie environnementale doit être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale, et l’écologie mentale, à travers ce qu’il appelle une « écosophie » de caractère éthico-politique. L’écosophie sociale consiste à développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à réinventer des façons d’être au sein du couple, de la famille, du contexte urbain, du travail etc… Il s’agit de reconstruire l’ensemble des modalités de l’être-en-groupe. De son côté, l’écosophie mentale doit être amenée à ré-inventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux « mystères » de la vie et de la mort. « Quelle place, par exemple, donner aux fantasmes d’agression, de meurtre, de viol, de racisme dans le monde de l’enfance et l’adultéité régressive ? Plutôt que de mettre inlassablement en oeuvre des procédures de censure, au nom de grands principes moraux, ne convient-il pas de promouvoir une véritable écologie du fantasme, portant sur des transferts, des translations, des reconversions, de leur matières d’expression ? Il est nécessaire que soient aménagés des modes d’expression adéquats aux fantasmagories négativistes et destructives, de façon qu’elles puissent, comme dans le traitement de la psychose,ab-réagir de façon à recoller des Territoires existentiels partant à la dérive ». Moins que jamais la nature ne peut être séparée de la culture, et il nous faut apprendre à penser transversalement, de manière intégratrice. Cette écosophie de type nouveau, à la fois pratique et spéculative, éthico-politique et esthétique, devrait, selon Guattari, remplacer les anciennes formes d’engagement religieux, politique, associatif. Les individus doivent devenir à la fois solidaires et de plus en plus différents. La reconquête d’un degré d’autonomie créatrice dans un domaine particulier appellera d’autres reconquêtes dans d’autres domaines. Ainsi toute une catalyse de la reprise de confiance de l’humanité en-elle même est-elle à forger, pas à pas, et quelquefois à partir des moyens les plus minuscules. La reconquête de la planète passe par la reconquête de l’Humain.